Reine, guerrière, prophétesse ? Plus de treize siècles après sa mort, la Kahina continue de fasciner alors que son histoire demeure criblée de zones d’ombre. Comment une souveraine si mal connue est-elle devenue l’un des visages les plus puissants de la mémoire amazighe ?

Derrière le nom de Kahina se cache une souveraine dont l’histoire nous échappe encore
À la fin du VIIe siècle, l’Afrique du Nord traverse une période de bouleversements spectaculaires. Les armées omeyyades avancent vers l’ouest. Les Byzantins et les populations locales défendent leurs territoires. Dans ce monde instable apparaît une cheffe berbère de l’Aurès, généralement appelée Dihya. Elle rassemble une résistance assez puissante pour inquiéter les conquérants.
Le principal obstacle vient des sources. Les récits les plus détaillés datent de plusieurs siècles après sa disparition. Ibn Khaldoun et Ibn Idhârî écrivent notamment au XIVe siècle. L’historien Yves Modéran souligne donc un paradoxe : la Kahina compte parmi les figures les plus célèbres, mais aussi les plus mal connues de cette période.
Sa victoire contre les Omeyyades a transformé une cheffe régionale en personnage épique
La tradition situe son pouvoir dans les montagnes de l’Aurès. Elle rattache aussi la souveraine aux Djerawa, une tribu berbère. Face au général Hassan ibn al-Nu’man, ses combattants auraient remporté une victoire majeure près de l’oued Nini. L’armée arabe aurait alors reculé vers l’est. La Kahina aurait conservé son autorité pendant plusieurs années.
Cette victoire change l’équilibre régional. La puissance byzantine recule et Carthage tombe définitivement autour de 698. La souveraine devient alors l’un des derniers grands obstacles à l’expansion omeyyade. Sa résistance dépasse le simple épisode militaire. Elle offre aux chroniqueurs un personnage épique, avec ses batailles, ses retournements et sa fin tragique.
Les historiens doivent toutefois rester prudents. L’étendue exacte de son royaume, la durée de son pouvoir et ses tactiques restent incertaines. Les versions divergent fortement. Les chercheurs peuvent établir quelques faits solides. En revanche, les détails spectaculaires viennent souvent de récits tardifs, où la légende prend progressivement le pas sur l’histoire.
Juive, chrétienne ou prophétesse : son identité est devenue un terrain de légendes
Le surnom « Kahina » vient de l’arabe. Il renvoie traditionnellement à l’idée de devineresse ou prophétesse. Les auteurs médiévaux lui attribuent donc des capacités divinatoires. Pourtant, personne ne sait ce que cette réputation recouvrait réellement. Elle pouvait désigner une fonction religieuse, une stratégie politique ou une croyance populaire.
Sa religion suscite encore davantage de débats. Certains récits la présentent comme une reine juive, notamment à partir d’une lecture d’Ibn Khaldoun. D’autres auteurs la décrivent comme chrétienne ou la rattachent à d’anciennes croyances berbères. Mohamed Talbi a contesté l’idée selon laquelle les Djerawa auraient automatiquement adopté le judaïsme avant la conquête.
Cette incertitude renforce sa puissance symbolique. Une figure historique à la biographie ouverte accueille facilement de nouveaux récits. Chaque époque reconstruit alors sa Kahina. Les uns retiennent la guerrière. Les autres célèbrent la reine, la résistante ou la femme indépendante.
Au fil des siècles, Dihya est devenue bien plus qu’un personnage du VIIe siècle
L’historien Abdelmajid Hannoum a étudié cette transformation. Selon ses travaux, la légende de la Kahina s’est formée entre mémoire populaire et historiographie. Elle a ensuite changé de sens selon les contextes politiques. Berbères, nationalistes, écrivains et mouvements féministes ont ainsi projeté sur elle des interprétations parfois opposées.
Cette plasticité explique la présence durable de son nom. Dihya incarne la résistance amazighe, la diversité culturelle du Maghreb et une rare figure féminine au premier plan d’un récit de guerre médiéval. Les récits transmis depuis des siècles contiennent sans doute des scènes invérifiables. Pourtant, leur influence reste bien réelle.
Le paradoxe se trouve peut-être ici : plus les archives se taisent, plus la mémoire parle fort. Derrière la Kahina historique apparaît une autre souveraine, façonnée par treize siècles de récits. Lorsque plusieurs générations s’approprient une figure, où finit exactement l’histoire et où commence la légende ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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