Ces écrevisses mutantes se clonent toutes seules et elles sont en train d’envahir l’Europe !

Si l’écrevisse marbrée est plus que commune, elle pourrait bien être l’une des espèces les plus incroyables que la science n’ait jamais connues. Une récente étude vient en effet de découvrir le génome étonnant de cet étrange animal, capable de procréer sans même avoir besoin de mâle et donc… de se cloner. Une capacité hors-norme qui la fait se propager dans toute l’Europe.

 

Une écrevisse à la conquête du monde

L’histoire commence 20 ans plus tôt. En 1995, alors que le généticien moléculaire Frank Lyko officiait déjà au Centre allemand de recherche contre le cancer, il eut vent d’un type d’écrevisse qu’un amateur de crustacés décapodes (qui dispose de 10 pattes) avait acheté.

Nommée « écrevisse du Texas » par le passionné, elle choquait de par sa grande taille et surtout par la quantité effarante d’oeufs qu’elle portait – des centaines simultanément. Après que l’homme a décidé de la donner à des amis, il ne fallut pas longtemps à l’animal pour surpeupler les environs : les « marmorkrebs » pouvaient ainsi être trouvées dans les animaleries du coin, puis dans les étangs et cours d’eau de la région.

Aujourd’hui, l’écrevisse marbrée (et non plus du Texas) a envahi le monde : on la trouve majoritairement en Europe et en Afrique, et ce, en grand nombre ! Au point de devenir un réel problème pour les écosystèmes et les écrevisses dites « standard », qu’elle dévaste et remplace. « Elles mangent tout : des feuilles mortes aux escargots en passant par les insectes et les petits poissons », déclare Frank Lyko.

De plus, elle est porteuse d’un pathogène (Aphanomyces astasie) à l’origine de la peste de l’écrevisse. Sa nature invasive voire dangereuse lui vaut même un classement spécial de la part de l’Union Européenne, qui empêche sa commercialisation, sa distribution et sa libération dans la nature.

Pour la première fois, le génome entier d’un décapode a été découvert

C’est en 2003, après une étude publiée dans Nature, que des chercheurs ont découvert que l’écrevisse marbrée (moins présente qu’aujourd’hui) disposait de la parthénogenèse. Si cela ne vous dit rien, c’est normal : la parthégenèse est une forme naturelle de reproduction asexuée, qui ne nécessite donc pas la fécondation de quelconques cellules sexuelles. Seule la femelle en est capable.

Assez fréquente chez la grande famille des crustacés, la pathégenèse demeurait totalement inédite à l’ordre des décapodes. Il y a donc 5 ans, Frank Lyko, à l’origine de la nouvelle étude publiée dans Nature, a décidé d’étudier le génome de ce drôle d’animal.

Selon lui, analyser l’ADN de l’écrevisse marbrée mettrait en place un parallèle avec l’apparition, et la propagation, du cancer chez l’être humain. La façon dont se reproduit ce décapode, en reproduisant seul des clones de lui-même, est très similaire à la manière dont une cellule saine se transforme en cellule cancéreuse puis commence à se démultiplier.

Après de nombreuses années de recherches, l’équipe de Lyko arrive à obtenir l’impossible : le génome entier de l’écrevisse marbrée, formée à partir d’une vingtaine de spécimens provenant du monde entier. Pour la première fois de l’Histoire, le génome d’un décapode fut découvert. Et pas n’importe lequel : avec ses 3,5 millions de bases d’ADN, il est plus grand que celui de l’humain, même s’il contient presque le même nombre de gènes (21 000).

 

Une origine humaine ?

La découverte de ce génome nous en apprend un peu plus sur les origines de cet étrange animal. Dans chaque paire de chromosomes qui constitue l’ADN, il y a un chromosome qui provient du père, et un chromosome qui provient de la mère. Mais chez l’écrevisse marbrée, il n’y a non pas deux ensembles de chromosomes, mais 3 !

Chacun des ensembles est une version des chromosomes appartenant à l’écrevisse des marécages. Si deux ensembles sont totalement identiques entre eux, le troisième est suffisamment différent pour permettre aux scientifiques d’arriver à la conclusion suivante : l’écrevisse marbrée est issue de l’accouplement entre deux écrevisses des marécages provenant de régions du monde différentes. L’un des deux spécimens, qu’il soit mâle ou femelle, devait avoir une anomalie dans ses cellules reproductrices, qui gardaient en leur sein deux copies de chromosomes au lieu d’une seule.

De cette union, qui « n’aurait pas lieu dans la nature » selon un scientifique du nom de Shotz, est né l’écrevisse marbrée. Cet accouplement pourrait avoir lieu dans un aquarium. Il ajoute : « Le fait de dire que l’écrevisse marbré provient d’un accouplement en captivité est une simple spéculation. [Mais ces analyses d’ADN] montrent que tous ces spécimens provenant du monde entier sont bel et bien des clones : ils ont tous un génome identique ».

 

Une histoire de clones

De base, les clones ayant un même patrimoine génétique souffrent plus rapidement de maladies. Ils n’ont pas assez de variation dans leurs gênes pour s’adapter. Mais avec cette étude, « on suggère qu’une espèce animale peut envahir une immense aire géographique malgré une reproduction asexuée et une nature de clone », indique M. Danchin. Et c’est cette incroyable capacité de clonage qui pousse l’animal à envahir tous les continents du monde, et plus particulièrement l’Europe.

Susan Adams, une scientifique étudiant les écosystèmes aquatiques et officiant à l’US Forest Service Southern Research Station, affirme de son côté que le troisième ensemble de chromosomes que possède l’écrevisse marbrée est la clé. Une clé qui pourrait bien influencer la recherche contre le cancer et sur le clonage…


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