Sous le lit du Yangtsé, deux tunneliers chinois de plus de 16 mètres de diamètre viennent de se rejoindre. Leur écart vertical n’excède pas 2 millimètres. Cette prouesse s’appuie sur un sauvetage technique inédit, mené après le blocage soudain de l’une des machines à 54 mètres sous l’eau.

Un tunnel autoroutier géant creusé sous le Yangtsé depuis deux rives opposées
Le tunnel Jiangyin-Jingjiang traverse le Yangtsé, dans la province chinoise du Jiangsu. Il relie sur 6 445 mètres les villes de Jiangyin et Jingjiang, deux pôles industriels majeurs du delta. Sur ce total, 4 952 mètres ont été creusés au tunnelier. L’ouvrage devient ainsi le plus grand tunnel autoroutier à bouclier de tout le bassin du fleuve.
À terme, six voies de circulation relieront les deux rives, trois dans chaque sens. Le point le plus profond atteint 82 mètres sous l’eau. La pression y figure parmi les plus fortes jamais rencontrées en Chine pour ce type d’ouvrage. Le chantier, lui, a démarré fin 2019.
En février 2023, un tunnelier bloqué à 54 mètres a menacé tout le chantier
En février 2023, le chantier a failli s’arrêter net. À mi-parcours, l’un des tunneliers de 16 mètres de diamètre s’est brutalement bloqué, à 54 mètres sous l’eau. À cette profondeur, aucune méthode classique ne fonctionnait. Impossible de le faire reculer, de le démonter ou de le réparer sur place.
La pression hydrostatique et les sédiments saturés d’eau bloquaient toute intervention directe. Or abandonner la machine représentait une perte proche de 50 millions de dollars. S’y ajoutaient des retards majeurs, et même un risque d’annulation pure et simple du projet.
Face à cette impasse, les ingénieurs ont alors choisi une solution rare en génie civil. Ils ont envoyé une seconde machine jumelle creuser depuis la rive opposée. Son objectif : rejoindre, à l’aveugle sous des tonnes de sédiments, le tunnelier resté immobile au milieu du fleuve.
Une précision millimétrique obtenue grâce à un guidage laser et des modèles prédictifs
Piloter deux engins de plusieurs milliers de tonnes sans jamais les voir n’a rien d’évident. Il faut anticiper la façon dont un sol saturé d’eau va réagir à leur passage. Et la marge d’erreur fixée par les équipes chinoises restait plus fine que l’épaisseur d’une pièce de monnaie.
Le résultat a pourtant dépassé les attentes. Les deux machines se sont rejointes avec seulement 2 mm d’erreur verticale. Aucune déviation horizontale mesurable n’a été constatée, malgré 82 mètres d’eau et de sédiments accumulés entre elles.
Cette précision repose sur un guidage laser couplé à des relevés géodésiques permanents. S’y ajoute un bouclier à pression de boue, qui compense en temps réel la pression de l’eau. Par ailleurs, des chercheurs chinois ont conçu un modèle prédictif capable d’anticiper la trajectoire avant toute déviation.
Un sauvetage devenu référence pour les futurs franchissements sous fleuve
Loin d’être une anecdote gênante, cet épisode est devenu un cas d’école. La presse spécialisée internationale l’a d’ailleurs largement salué. Il a permis de sauver un mégaprojet qui aurait pu être abandonné. Mieux encore, il valide une méthode réutilisable sur d’autres chantiers fluviaux à haut risque.
Le Jiangsu, déjà traversé par plusieurs tunnels sous le Yangtsé, continue d’ailleurs d’aligner les records. Quelques mois plus tard, un autre tunnelier de plus de 16 mètres de diamètre, baptisé Jianghai, a été mis en service un peu plus à l’est. Il doit désormais creuser un ouvrage routier encore plus long.
Par Eric Rafidiarimanana, le
Catégories: Sciences physiques