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Dans la Manche, l’ADN environnemental aide à inventorier les espèces marines avant l’arrivée des éoliennes

Dans l’une des mers les plus fréquentées du monde, des scientifiques traquent aujourd’hui la vie invisible sans filet, sans chalut, sans plongée. Leur arme tient dans quelques litres d’eau de mer. Et ce qu’elle révèle pourrait changer la manière de surveiller l’impact des futurs parcs éoliens.

Plateforme industrielle offshore au large de la Manche, entourée par la mer, avec plusieurs éoliennes visibles en arrière-plan sous un ciel couvert.
Une plateforme offshore dans la Manche, avec des éoliennes en mer à l’horizon, illustre les enjeux de surveillance environnementale avant le développement des parcs éoliens – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Dans la Manche, un futur parc éolien s’installe dans une mer encore mal connue

La Manche ressemble souvent à une évidence géographique, presque à un décor familier. Pourtant, sous cette surface traversée par 20 % du trafic maritime mondial, les connaissances restent incomplètes. C’est notamment vrai pour les poissons et crustacés qui l’habitent. Ainsi se dessine le paradoxe de cette mer très fréquentée, mais encore partiellement mystérieuse.

Dans ce paysage déjà chargé, le projet de parc éolien en mer Manche Normandie prévoit l’installation de 37 à 47 éoliennes d’ici 2032. La promesse énergétique est claire. Pourtant, une question demeure, plus discrète et bien plus délicate. Que deviennent les espèces marines quand de telles infrastructures s’installent durablement dans leur environnement ?

C’est précisément là qu’intervient Biodivmanche, un programme coordonné par Noémie Coulon, chercheuse postdoctorale au laboratoire Marbec, à Montpellier. Pendant quatre ans, l’équipe compare plusieurs zones : espaces exploités, secteurs en construction, sites prospectés et lieux témoins. L’objectif est clair : comprendre comment la biodiversité réagit avant, pendant et après l’arrivée des éoliennes.

L’ADN environnemental permet d’inventorier les espèces marines sans les perturber

La méthode choisie a quelque chose de fascinant, presque de romanesque. Au lieu de capturer les animaux, les scientifiques récupèrent l’ADN environnemental qu’ils laissent derrière eux dans l’eau. Cette signature fugace permet alors de repérer des espèces rares, profondes, discrètes ou protégées. Or, beaucoup échappent encore aux inventaires classiques.

Cette approche change la scène d’observation. Désormais, il ne s’agit plus de forcer la rencontre avec le vivant, mais de laisser le milieu raconter ce qui le traverse. Lors de la campagne menée cette année, 101 filtrations ont été réalisées sur une trentaine de sites. En parallèle, des mesures de température, de salinité et de profondeur ont aidé à relier les espèces à leur habitat.

Des robots sous-marins rose fuchsia collectent des données au plus près des fonds

Sur le pont du bateau, l’image surprend presque autant que la méthode. Dans de grandes malles noires attendent de petits engins fuselés, rose fuchsia, presque sortis d’un film d’anticipation. Ce sont des AUVs, des robots sous-marins autonomes. Ainsi, ils suivent un trajet programmé et collectent des données au plus près des fonds.

Plusieurs fois par jour, ces torpilles plongent, disparaissent, puis reviennent avec une moisson d’informations invisibles à l’œil nu. La scène raconte bien la science d’aujourd’hui. Certes, elle est moins spectaculaire qu’une expédition héroïque. Mais elle se révèle aussi plus fine, plus patiente et redoutablement efficace pour observer sans déranger.

Le navire lui-même raconte une autre évolution. Pour limiter l’empreinte carbone de la mission, l’équipe s’appuie sur la coopérative Skravik. Elle embarque ainsi à bord du Morskoul, un catamaran de 14,5 mètres à propulsion vélique. Même la recherche sur les énergies marines cherche désormais à réduire son propre coût environnemental.

Entre refuge et perturbation, les éoliennes pourraient redistribuer la vie marine

Les résultats, justement, n’annoncent pas un scénario simple. D’un côté, les parcs éoliens pourraient devenir des espaces de moindre pression humaine. Pour certaines espèces, ils joueraient alors un rôle relativement protecteur. De l’autre, ils peuvent aussi perturber d’autres animaux, notamment raies et requins, sensibles aux champs électromagnétiques produits par les câbles sous-marins.

Ce mélange d’espoir et d’incertitude fait toute la valeur de Biodivmanche. Le projet ne cherche pas seulement à compter des espèces. Il cherche aussi à comprendre lesquelles progressent, lesquelles reculent, et dans quel contexte. Ensuite, en publiant ces résultats sur une plateforme cartographique en ligne, il éclaire la difficile cohabitation entre transition énergétique et mondes vivants.

À mesure que la mer devient un espace stratégique pour produire une électricité décarbonée, une autre exigence s’impose. D’abord, observer avant d’aménager. Ensuite, mesurer avant d’affirmer. Enfin, rendre visible ce qui ne l’était pas. Dans la Manche, quelques traces d’ADN suffisent désormais à rappeler qu’une mer n’est jamais vide, même quand elle semble parfaitement domestiquée.

Par Gabrielle Andriamanjatoson, le

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