Le 24 mars 2026, la collaboration BASE a déplacé 92 antiprotons hors de leur accélérateur habituel au CERN. Embarquées à bord d’un camion roulant à 42 km/h, ces particules ultrasensibles ont accompli un trajet historique sans s’annihiler au contact de la matière.

Un coffre-fort magnétique d’une tonne déplacé sur batteries : les coulisses du piège BASE-STEP
Pour déplacer ces particules sans provoquer leur destruction immédiate au moindre contact avec une paroi, les scientifiques du projet BASE ont conçu le dispositif BASE-STEP. Ce piège nomade d’une tonne maintient les antiprotons en suspension constante dans un vide absolu grâce à des champs magnétiques.
L’appareil intègre un aimant supraconducteur de 600 kilogrammes fonctionnant en mode de courant persistant. Alimenté par des batteries embarquées et refroidi sous 8,2 kelvins par un réservoir d’hélium liquide, le système conserve son étanchéité magnétique sans aucun raccordement au réseau électrique général.
Avant de risquer leur précieuse cargaison, l’équipe avait réalisé un essai à vide en 2024. Une centaine de protons avait alors circulé sans perte pendant quatre heures sur le campus de Meyrin, confirmant la stabilité mécanique du camion et la résistance du piège aux vibrations.
Échapper au bruit magnétique : la raison qui pousse à faire voyager les antiprotons
Depuis des décennies, l’usine à antimatière du CERN génère des antiprotons pour analyser leurs propriétés physiques. Cependant, les installations souterraines souffrent d’un environnement magnétique perturbé et de micro-vibrations constantes, des contraintes environnementales majeures qui détériorent la finesse des instruments de mesure.
En déplaçant ces composants vers une zone calme, la collaboration BASE espère tester la symétrie CPT avec une précision décuplée. Ces analyses comparatives entre matière et antimatière cherchent à expliquer pourquoi l’univers observable est constitué quasi exclusivement de matière depuis le Big Bang.
Un voyage de dix heures vers l’Allemagne : le prochain défi logistique pour BASE
La boucle de 30 minutes effectuée le 24 mars 2026 marque seulement le début de l’aventure. Les chercheurs ambitionnent désormais de transporter leur piège vers l’université Heinrich Heine de Düsseldorf, un parcours routier d’environ dix heures nécessitant des équipements électriques renforcés.
Un groupe électrogène alimentera un cryorefroidisseur durant le trajet afin de maintenir la température sous la barre critique des -265 °C. En cas de panne électrique, les antiprotons s’annihileraient immédiatement sans présenter le moindre danger pour le public.
Par ailleurs, les progrès réalisés sur la durée de rétention ouvrent des perspectives inédites. Alors que le premier confinement de décembre 2025 n’avait duré que trois jours, l’équipe parvient aujourd’hui à garder les particules piégées durant plusieurs semaines consécutives.
Vers une nouvelle ère où l’antimatière voyage de laboratoire en laboratoire
Cette maîtrise du piégeage mobile transforme la méthodologie de la recherche fondamentale. Au lieu de construire des instruments de mesure complexes près des accélérateurs, les physiciens peuvent désormais apporter les échantillons d’antimatière aux laboratoires disposant du calme magnétique nécessaire.
Le succès du projet piloté par Christian Smorra valide la faisabilité de ces déplacements haute précision. Grâce à cette technologie de confinement cryogénique, d’autres centres de recherche européens pourront bientôt accueillir des nuages d’antiprotons stables pour conduire leurs propres investigations.