Après les tempêtes de l’hiver 2013-2014, des tourbes et des troncs fossiles ont réapparu sur la côte ouest du Cotentin. Ces vestiges appartiennent à d’anciennes forêts humides, noyées par la remontée de la mer depuis la dernière glaciation. Leurs datations mesurent cette lente conquête du littoral et son écho climatique actuel.

De Granville au havre de Lingreville, les tempêtes de 2013-2014 ont dégagé des tourbes datées jusqu’à 6 500 ans
Une synthèse de 2015, parue dans le Bulletin de la Société géologique et minéralogique de Bretagne recense ces affleurements. Selon Brigitte Van Vliet-Lanoë, du CNRS à l’université de Brest, et ses coauteurs, les tourbes sont réapparues début 2014 à Saint-Jean-le-Thomas, à Hauteville, au havre de Lingreville et sur la plage du Fourneau à Granville.
Ainsi, la base de la tourbe de Lingreville remonterait à environ 6 500 ans, d’après des travaux de 1973. À Saint-Jean-le-Thomas, en baie du Mont-Saint-Michel, la succession tourbeuse s’étend plutôt de 5 000 à 3 000 ans avant le présent.
Chênes, aulnes et bouleaux ont été tués par une nappe devenue saumâtre avant d’être scellés sous la vase
Le scénario décrit par les géologues compte plusieurs étapes. D’abord, des chênes et des charmes colonisent les sols bien drainés, il y a environ 8 000 ans. Ensuite, la nappe d’eau douce remonte et une tourbière s’installe, envahie par le noisetier, le bouleau, les saules et les aulnes.
Lorsque l’eau souterraine devient saumâtre, les arbres dépérissent peu à peu. Puis roseaux et plantes tolérantes au sel prennent le relais. Enfin, une vase de marais recouvre l’ensemble et fige les souches en position de vie.
Le bois traverse ainsi les millénaires dans un milieu gorgé d’eau et privé d’oxygène. De plus, l’acidité des sols du Cotentin freine l’activité bactérienne. Toutefois, ces dépôts mêlent souvent plusieurs épisodes séparés par des phases d’érosion.
La forêt de Quintefeuille dans le Calvados et celle de Borth au pays de Galles suivent le même calendrier
Le phénomène dépasse la Manche. Par exemple, sur le littoral du Bessin, à Ver-sur-Mer, des troncs de la forêt de Quintefeuille apparaissent encore debout dans la tourbe. À Graye-sur-Mer, une étude parue en 2020 dans la revue Naturae du MNHN décrit une forêt marécageuse évoluant en marais entre 5 500 et 3 500 ans avant le présent.
Selon ce travail, l’influence de la mer s’y fait sentir à partir d’environ 4 000 ans. De l’autre côté de la Manche, la forêt de Borth, en baie de Cardigan, date d’environ 6 000 à 4 500 ans. Observées dès 1811, ses souches ont nourri une légende galloise de royaume englouti.
Le niveau marin se situait 120 mètres plus bas il y a 20 000 ans et sa hausse s’accélère depuis un siècle
Au dernier maximum glaciaire, la mer se trouvait environ 120 mètres sous son niveau actuel, selon le ministère de la Culture. Par conséquent, la fonte des calottes a progressivement noyé la plaine qui occupait la Manche, avant un net ralentissement.
Cependant, la hausse a repris de la vigueur. D’après le sixième rapport du GIEC, le niveau moyen des océans a gagné environ 20 centimètres entre 1901 et 2018. Surtout, son rythme a atteint 3,7 millimètres par an entre 2006 et 2018.
Sur la côte normande, les services de l’État évoquent une élévation de 2 à 3 millimètres par an. Le Département de la Manche indique en outre que 35 % de ses côtes naturelles reculent, contre 20 % en moyenne nationale. Les souches de Lingreville rappellent donc qu’un rivage n’est jamais figé.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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