Sous la place du marché de Saint-Émilion, une église souterraine taillée dans le calcaire supporte depuis la fin du Moyen Âge un clocher bien plus lourd que prévu. En 1996, le World Monuments Fund l’a inscrite sur sa liste des sites en danger. Retour sur un monument du patrimoine mondial dont aucun pilier ne peut être remplacé.

Creusée dans le calcaire vers le début du XIIe siècle, l’église monolithe de Saint-Émilion forme un seul bloc avec ses piliers
La ville doit son nom à Émilion, un ermite installé selon la tradition dans le coteau au haut Moyen Âge. Bien plus tard, entre la fin du XIe et le début du XIIe siècle, des bâtisseurs ont évidé le plateau calcaire pour en faire un vaste sanctuaire.
Selon l’office de tourisme, la nef atteint environ 38 mètres de long, 20 mètres de large et près de 11 mètres sous la voûte. Ainsi, l’édifice passe pour la plus grande église souterraine d’Europe. Surtout, il est monolithe, sans le moindre bloc rapporté.
Chaque pilier correspond donc à une masse de roche laissée en place par les carriers. Par conséquent, sa section a été fixée une fois pour toutes, contrairement à un mur maçonné qu’il reste possible de reprendre.
Rehaussé à la fin du Moyen Âge puis coiffé d’une flèche, le clocher culmine à 68 mètres au-dessus de la place du marché
Au-dessus de la cavité se dressait d’abord une tour romane modeste. D’après la base Mérimée du ministère de la Culture, elle a servi d’assise au clocher gothique, puis une flèche a été ajoutée au XVIe siècle. Dès lors, la charge transmise aux piliers a fortement augmenté.
Aujourd’hui, la pointe s’élève à 68 mètres au-dessus de la place, juste derrière Saint-Michel de Bordeaux à l’échelle de la Gironde. Par ailleurs, la tour seule mesurerait environ 53 mètres, selon le World Monuments Fund. Son sommet se gagne en 196 marches. Enfin, l’État a protégé l’église dès 1886, puis le clocher en 1907, au titre des monuments historiques.
Environ 3 000 tonnes et des infiltrations d’eau ont conduit le World Monuments Fund à placer l’église sous surveillance en 1996
Selon le World Monuments Fund, la tour pèse quelque 3 000 tonnes, et ce poids s’est déplacé dans les dernières décennies du XXe siècle, au risque d’un effondrement. De plus, des venues d’eau constantes affaiblissaient les piliers. En 1996, la fondation a donc inscrit l’église sur sa liste de vigilance.
Entre-temps, des poteaux en béton avaient été dressés pour soulager les appuis. Toutefois, ce dispositif n’était ni une solution durable ni un ajout esthétique. En parallèle, l’UNESCO a inscrit la Juridiction de Saint-Émilion au patrimoine mondial en 1999.
Frettage des piliers ou report des charges, la consolidation engagée depuis les années 2000 doit préserver la roche d’origine
Vers 2000, une première série de travaux aurait posé des renforts métalliques. Selon le World Monuments Fund, des bandes de traction ont été insérées dans les piliers, et l’église a rouvert environ dix ans après l’alerte. Ensuite, de nouvelles faiblesses auraient été relevées sur les appuis les plus sollicités.
Pour les géotechniciens, deux voies se dessinent. La première transfère une partie des charges vers d’autres appuis. La seconde renforce les quatre piliers les plus chargés, soit en les ceinturant pour empêcher leur gonflement, soit en traitant la roche.
Dans tous les cas, la roche taillée il y a neuf siècles doit continuer à porter. À Saint-Émilion, conserver consiste donc moins à reconstruire qu’à soulager un rocher.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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