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Indispensable aux cultures, le phosphore devient un maillon fragile de notre sécurité alimentaire

Un élément discret se cache derrière une grande partie de ce qui arrive dans nos assiettes. Sans lui, les récoltes chutent. Pourtant, ses principales réserves exploitables sont concentrées dans quelques régions. Alors, le phosphore pourrait-il devenir l’une des ressources stratégiques du siècle ?

Tracteur épandant des fertilisants dans un vaste champ cultivé sous un ciel bleu.
Le phosphore fait partie des nutriments essentiels utilisés en agriculture pour maintenir la fertilité des sols et soutenir les rendements des cultures – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Sous nos champs se joue une histoire chimique vieille de milliards d’années

Une plante peut avoir du soleil, de l’eau et une terre soigneusement travaillée : sans certains nutriments, elle finit pourtant par ralentir. Parmi eux, le phosphore est indispensable à de nombreux mécanismes cellulaires, notamment au transfert d’énergie. Avec l’azote et le potassium, il forme ainsi le trio dominant des engrais agricoles modernes.

Le problème apparaît lorsque les récoltes se succèdent. Une partie des éléments présents dans le sol quitte le champ avec les grains, les fruits ou les légumes récoltés. Sans compensation, la fertilité diminue progressivement. Depuis des décennies, l’agriculture maintient donc ses rendements grâce à des apports minéraux ou organiques adaptés aux besoins des cultures.

Mais le phosphore possède une particularité gênante. Contrairement à l’azote, disponible en abondance dans l’atmosphère, il faut principalement l’extraire de roches phosphatées. Impossible de fabriquer industriellement cet élément chimique à partir de rien. L’agriculture dépend donc d’un patrimoine géologique lentement constitué au cours de l’histoire de la Terre.

Le Maroc possède une part spectaculaire des réserves mondiales connues

Le phosphore n’est pourtant pas exceptionnellement rare dans la croûte terrestre. Toute la difficulté consiste à trouver des roches suffisamment riches pour être exploitées dans des conditions économiques acceptables. Or ces gisements sont très inégalement répartis, ce qui transforme une simple question de géologie en enjeu commercial et stratégique.

Selon les données de l’US Geological Survey, le Maroc possédait en 2024 environ 50 milliards de tonnes de réserves de roche phosphatée, soit près de 68 % du total mondial estimé. Une concentration impressionnante. La Chine, la Russie et quelques autres producteurs complètent une carte mondiale où les grandes ressources facilement exploitables restent peu nombreuses.

Le véritable danger pourrait venir des frontières plutôt que des mines

Cette géographie particulière ne signifie pas qu’une pénurie planétaire soit imminente. Une étude publiée en 2024 dans Nature Food estimait même que les réserves connues pourraient théoriquement durer plusieurs siècles aux rythmes actuels considérés. Le scénario d’un épuisement brutal mérite donc davantage de prudence que certains récits alarmistes.

La vulnérabilité se trouve ailleurs. Entre la mine et le champ se déroule toute une chaîne faite d’extraction, de transformation, de transport maritime et de commerce international. Une hausse du prix de l’énergie, des restrictions commerciales ou une crise géopolitique peuvent suffire à renchérir les engrais dont dépendent de nombreux agriculteurs.

À cela s’ajoute un étonnant paradoxe. Certaines terres manquent de phosphore tandis que d’autres en ont accumulé pendant des décennies. Des chercheurs ont estimé en 2025 que les stocks présents dans les sols agricoles mais difficilement accessibles aux plantes représentent une réserve potentielle considérable, à condition de parvenir à mieux les mobiliser.

Le phosphore de demain pourrait déjà circuler dans nos villes et nos fermes

Une partie du phosphore utilisé ne disparaît pas après la récolte. Il poursuit son voyage dans les déjections animales, les restes alimentaires, les boues et les eaux usées. Lorsqu’il atteint rivières et lacs en quantité excessive, il nourrit aussi les proliférations d’algues et participe à l’eutrophisation des milieux aquatiques.

L’enjeu devient alors presque circulaire : récupérer davantage ce phosphore avant qu’il ne soit perdu, améliorer son utilisation dans les champs et réduire la dépendance aux mines. L’Union européenne encourage déjà la récupération du phosphore dans les boues et les eaux usées. La prochaine révolution agricole pourrait-elle commencer dans ce que les sociétés considéraient hier comme des déchets ?

Par Gabrielle Andriamanjatoson, le

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