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Sur une île sans prédateur, des rennes ont explosé en nombre avant de perdre 99 % de leur troupeau en un seul hiver

Vingt-neuf rennes débarquent sur une île isolée d’Alaska en 1944. Dix-neuf ans plus tard, leur nombre atteint 6 000 têtes. Trois ans après, il n’en reste que 42. Pourtant, ni la chasse ni les prédateurs n’expliquent cette chute brutale.

Un troupeau de rennes évolue sur une toundra couverte de lichens près de la mer.
Sur l’île Saint-Matthieu, les rennes ont proliféré sans prédateur avant qu’un hiver extrême ne décime presque tout le troupeau. – DailyGeekShow.com / Image Illustration

En 1944, les garde-côtes américains lâchent 29 rennes sur une île isolée de la mer de Béring en cas de pénurie

En août 1944, la Seconde Guerre mondiale bat son plein. Les garde-côtes américains installent alors une station radio sur l’île Saint-Matthieu, en Alaska. Dix-neuf hommes s’y installent pour la faire fonctionner. L’endroit reste l’un des plus isolés du pays.

Par précaution, l’armée embarque aussi 29 rennes de l’île Nunivak. Une barge les transporte sur plus de 200 miles, jusqu’à Saint-Matthieu. L’objectif consiste à garder une réserve de viande vivante. Pourtant, personne n’imagine alors ce qui attend ces animaux sur cette île sans prédateur, tapissée d’un épais lichen.

De 29 à 6 000 têtes en moins de vingt ans, la population de rennes explose sans aucun prédateur pour la freiner

Treize ans plus tard, le biologiste David Klein débarque sur l’île. Il découvre alors 1 350 rennes, contre 29 relâchés en 1944. Ces animaux paraissent pourtant en pleine santé, presque trop robustes. Leur poids dépasse ainsi celui des rennes d’élevage de 24 à 61 % selon le sexe.

Klein observe déjà un surpâturage localisé, sans réelle inquiétude. Un troupeau en bonne santé, une ressource limitée et aucun prédateur au sommet de la chaîne composent pourtant un scénario extrême. Cette mécanique va ainsi se confirmer six ans plus tard, de manière radicale.

En 1963, Klein retourne sur l’île avec d’autres scientifiques. Le troupeau atteint alors 6 000 têtes, soit 47 rennes au kilomètre carré. Pourtant, la taille corporelle des animaux a diminué depuis 1957. Le ratio de jeunes par rapport aux adultes recule aussi nettement.

En quelques mois d’hiver, le troupeau de 6 000 rennes s’effondre à 42 survivants sans qu’aucun faon ne subsiste

Klein ne peut retourner sur l’île qu’en 1966, faute de transport. Des garde-côtes évoquent déjà des squelettes blanchis sur la toundra. Sur place, avec un biologiste et un botaniste, l’équipe ne compte finalement que 42 rennes vivants, sans aucun faon.

En quelques mois d’hiver, le troupeau s’effondre de 99 %. Ce n’est pourtant pas une baisse progressive, étalée sur plusieurs saisons. L’écroulement survient presque d’un coup, à l’échelle biologique. Rien, ni la chasse ni un prédateur, n’explique cette chute aussi rapide.

Une relecture scientifique récente attribue l’effondrement des rennes à un hiver extrême plutôt qu’à la seule faim

Longtemps, le récit dominant a pointé la seule surexploitation du lichen. Une réévaluation de Frank Miller, publiée dans la revue Rangifer, nuance pourtant ce scénario. Le troupeau a ainsi crû à un taux annuel de 1,32 pendant dix-neuf ans. Toute la mortalité serait finalement survenue durant l’hiver 1963-1964.

David Klein partage plus tard son intuition avec deux climatologues, Martha Shulski et John Walsh. Ensemble, ils reconstituent la météo de cet hiver rigoureux. Les relevés des îles voisines montrent un froid extrême et une neige abondante. Cette couche de neige durcie aurait empêché les rennes d’atteindre le lichen restant.

Avec une seule femelle fertile et un mâle probablement stérile, aucune reproduction n’est possible. Les rennes de Saint-Matthieu disparaissent alors dans les années 1980. Ce cas, connu sous le nom d’overshoot and collapse, nourrit encore des cours d’écologie entiers. Il rappelle enfin qu’une croissance triomphante peut précéder un effondrement silencieux.

Par Eric Rafidiarimanana, le

Source: sciencepost.fr

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