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L’histoire méconnue de Martin Couney, qui a transformé une attraction foraine en unité pour prématurés

À Coney Island, au milieu des manèges et des spectacles, des visiteurs payaient pour observer des bébés prématurés derrière une vitre. Derrière cette scène aujourd’hui déroutante se cachait pourtant une véritable unité de soins, qui allait contribuer à changer le destin de milliers de nouveau-nés.

Bébés prématurés dans des incubateurs surveillés par des infirmières à Coney Island au début du XXe siècle.
À Luna Park, sur Coney Island, des bébés prématurés étaient soignés dans des incubateurs visibles du public, un dispositif controversé popularisé par Martin Couney – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Avant Coney Island, les prématurés avaient encore terriblement peu de chances de survivre

À la fin du XIXe siècle, naître trop tôt représente une urgence presque sans réponse. Les soins restent rudimentaires. De nombreux établissements manquent de solutions pour maintenir les nouveau-nés au chaud. Pourtant, les premières couveuses apparaissent dès les années 1880 dans les maternités parisiennes, notamment grâce à l’obstétricien Étienne Stéphane Tarnier.

L’histoire de Martin Couney devient alors plus trouble qu’on ne l’a longtemps raconté. Il affirmait avoir étudié la médecine en Allemagne et travaillé auprès du spécialiste français Pierre Budin. Cependant, les recherches historiques n’ont retrouvé aucune preuve de diplôme médical. Plusieurs épisodes de sa biographie semblent aussi avoir été embellis.

Couney comprend toutefois très tôt un point essentiel : le public se passionne pour ces machines capables de maintenir en vie des enfants minuscules. Après plusieurs expositions, il installe en 1903, à Luna Park, sur Coney Island, un dispositif qui ressemble à une attraction. À l’intérieur, son équipe assure pourtant un véritable suivi spécialisé.

Derrière les vitrines de Luna Park se cachait une véritable petite unité de soins

Le contraste devait sembler saisissant. Dehors, les cris, les lumières et les attractions rythmaient la journée. Dedans, des infirmières expérimentées surveillaient des nourrissons dans des incubateurs chauffés et ventilés. L’équipe appliquait une hygiène inhabituelle pour l’époque et suivait les bébés sans interruption. Des maternités finirent même par confier leurs prématurés à Couney.

Le système reposait sur une mécanique digne d’un spectacle populaire. Les visiteurs payaient généralement 25 cents pour entrer. Les parents, eux, ne déboursaient rien. Les recettes finançaient les infirmières, les médecins, les nourrices et le matériel. En 1903, les soins d’un seul enfant pouvaient coûter environ 15 dollars par jour.

Des milliers de bébés sauvés, mais des chiffres qu’il faut aujourd’hui manier avec prudence

Couney affirmait avoir accueilli environ 8 000 enfants au cours de sa carrière et en avoir sauvé près de 6 500. Les médias ont souvent repris ces chiffres spectaculaires. Les historiens invitent toutefois à la prudence : ses registres ne permettent pas de vérifier précisément ce bilan. Son équipe a néanmoins aidé des milliers de prématurés à survivre.

L’exposition organisée avec le pédiatre Julius Hess, lors de l’Exposition universelle de Chicago en 1933, fournit un aperçu plus documenté. L’installation a coûté 75 000 dollars. L’année suivante, 41 des 58 enfants soignés en 1933 sont revenus avec leur mère. Une cérémonie, diffusée à la radio le 25 juillet 1934, a célébré leur sortie.

Cette réussite ne supprimait pas le malaise. Montrer des nouveau-nés vulnérables à une foule payante soulevait déjà de sérieuses questions éthiques. La New York Society for the Prevention of Cruelty to Children a plusieurs fois accusé Couney d’exploitation. Les plaintes n’ont toutefois pas abouti. Certains spécialistes ont même fini par reconnaître la qualité de ses soins.

Quand les hôpitaux ont finalement rattrapé l’étrange laboratoire médical de la fête foraine

À partir des années 1930, les hôpitaux américains développent leurs propres structures pour prématurés. Ils adoptent aussi plus largement les incubateurs. Lorsque Couney ferme son installation de Luna Park en 1943, son modèle perd peu à peu sa raison d’être. La médecine institutionnelle reprend alors une pratique que la fête foraine avait popularisée pendant quatre décennies.

L’ironie reste vertigineuse. Couney n’était probablement pas le médecin qu’il prétendait être. Il n’avait pas non plus inventé l’incubateur. Pourtant, il a transformé la curiosité du public en financement médical et montré qu’un prématuré ne représentait pas forcément un enfant condamné. Combien d’innovations marginales attendent encore leur reconnaissance ?

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