Plus de cent ans après l’Armistice, certains champs et forêts du Nord-Est cachent encore un arsenal sous leurs racines. Pourquoi des obus remontent-ils toujours à la surface, et combien de générations faudra-t-il encore pour solder cet héritage explosif de la Grande Guerre ?

En 1919, la France découvre qu’une partie de son territoire est devenue presque inutilisable
Au printemps 1919, certaines cartes administratives prennent une couleur inquiétante. Ainsi, l’État délimite une « zone rouge » de 178 511 hectares. Cela représente près de 1 785 km² de terres ravagées par les combats. De plus, villages détruits, cratères, dépouilles et munitions non explosées empêchent toute reconstruction normale dans plusieurs secteurs.
Le danger ne se voit pas toujours. En effet, sous les anciennes terres agricoles dorment encore des obus conventionnels ou chimiques. Le sol contient également du plomb, du cuivre, du zinc et parfois de l’arsenic. Progressivement, une grande partie des terrains sera nettoyée, puis rendue aux habitants. Toutefois, les secteurs les plus meurtris changeront définitivement de destin.
Autour de Verdun, des millions d’arbres ont poussé sur un paysage façonné par les obus
À Verdun, remettre les champs en culture aurait été extrêmement dangereux. C’est pourquoi l’État choisit une solution spectaculaire : faire pousser une forêt sur l’ancien champ de bataille. Dès 1923, 36 millions d’arbres sont plantés en huit ans. Peu à peu, les terres éventrées se couvrent donc de végétation.
Cette forêt n’a pourtant rien d’un décor ordinaire. Sous les feuilles subsistent tranchées, entonnoirs et vestiges militaires. De surcroît, le couvert végétal les a parfois remarquablement préservés. Aujourd’hui, l’Office national des forêts décrit la forêt de Verdun comme un espace de mémoire. Elle dépasse 9 500 hectares et forme également un milieu naturel.
Certains endroits racontent une histoire plus sombre encore. À une vingtaine de kilomètres de Verdun, la « Place-à-Gaz » servait notamment à brûler des obus chimiques. Environ 200 000 projectiles y auraient été détruits dans les années 1920. Depuis, des études scientifiques y ont relevé de fortes concentrations d’arsenic et de métaux lourds.
Chaque labour peut encore transformer un simple champ en intervention de déminage
Le phénomène possède même un surnom : la « récolte de fer ». Ainsi, un labour profond, des travaux publics ou un terrassement peuvent ramener des projectiles à la surface. Certains sont enfouis depuis plusieurs générations. La Sécurité civile rappelle d’ailleurs qu’un obus centenaire peut encore contenir un explosif actif. Il reste donc potentiellement mortel.
L’ampleur du problème demeure étonnante. En 2025, le ministère de l’Intérieur indiquait que les démineurs français détruisent environ 450 tonnes de munitions et d’explosifs par an. Ce total concerne plusieurs périodes, notamment les deux guerres mondiales. Il montre ainsi que les conflits continuent d’occuper concrètement le sous-sol français.
Depuis la création du service de déminage, en 1945, les chiffres donnent le vertige. Les équipes ont désamorcé 700 000 bombes d’aviation. Elles ont également retiré 13 millions de mines et neutralisé 35 millions d’obus ou d’engins divers. Malgré ce bilan impressionnant, de nouvelles découvertes surviennent encore chaque année.
Le plus troublant est peut-être que personne ne sait vraiment quand cette guerre finira sous terre
La météo et l’agriculture font remonter une partie de cet héritage. D’abord, le gel déplace les sols et l’érosion les transforme. Ensuite, les machines agricoles travaillent plus profondément. Des objets invisibles depuis un siècle peuvent donc réapparaître près d’une roue de tracteur ou d’un chantier. L’histoire devient alors très concrète.
Le danger ne disparaît pas toujours après le retrait d’un explosif. Autour de Spincourt, des études ont notamment examiné d’anciens sites de destruction de munitions chimiques. Elles montrent une contamination durable par l’arsenic, le cuivre, le plomb et le zinc. Ainsi, la guerre laisse une empreinte géochimique, en plus de ses vestiges militaires.
Plus d’un siècle après Verdun, les forêts ont repoussé et les villages vivent à nouveau. Pourtant, les cicatrices sont souvent devenues invisibles. Sous les racines, cependant, le front n’a pas complètement disparu. Alors, combien de siècles faudra-t-il encore avant que le sol cesse, lui aussi, de se souvenir ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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