Bien avant les fusées Ariane et la jungle de Kourou, la France visait l’espace depuis le Sahara algérien. C’est là qu’en 1965, Astérix entra en orbite. Mais au moment de cet exploit historique, le site d’Hammaguir était déjà condamné à disparaître.

Au milieu du Sahara, un terrain d’essais devient la porte française vers l’espace
À la fin des années 1940, l’espace n’est encore qu’un horizon lointain. La France cherche surtout un immense terrain pour expérimenter missiles et fusées. La région de Colomb-Béchar offre des étendues presque sans obstacle et un isolement précieux. Hammaguir, environ 120 kilomètres plus au sud-ouest, entre à son tour en activité en 1952.
Le désert devient rapidement un étonnant laboratoire à ciel ouvert. Fusées-sondes Véronique, prototypes militaires et engins expérimentaux s’y succèdent. Derrière cet environnement austère se construit peu à peu un savoir-faire spatial français, à une époque où seuls l’Union soviétique et les États-Unis disposent déjà des moyens nécessaires pour regarder sérieusement vers l’orbite.
Bacchus, Blandine, Béatrice et Brigitte : les étranges prénoms du désert spatial
Hammaguir possède une géographie presque romanesque. Ses principales aires de tir portent les noms de Bacchus, Blandine, Béatrice et Brigitte. Chacune a sa spécialité : propulsion solide, fusées à ergols liquides, essais de missiles ou véhicules expérimentaux. Derrière ces prénoms se cache en réalité une organisation technique extrêmement compartimentée.
Brigitte devient la plus célèbre. Elle accueille notamment les engins du programme des « pierres précieuses », dont Émeraude, Topaze et Saphir. Ces développements servent directement à mettre au point le lanceur Diamant, lui-même issu en partie de technologies développées pour les missiles stratégiques français. Le civil et le militaire avancent alors étroitement liés.
Le site sert même aux débuts de la recherche biologique française en haute altitude. Hammaguir n’est donc pas seulement un champ de tir perdu dans le sable : pendant une quinzaine d’années, il concentre une étonnante diversité d’expériences, au moment précis où la frontière entre missile, fusée-sonde et lanceur spatial reste particulièrement mince.
Le jour où Astérix décolle, la France sait déjà qu’elle devra quitter Hammaguir
Le 26 novembre 1965, Diamant-A s’élève depuis Hammaguir avec Astérix à son sommet. Le satellite expérimental pèse environ 42 kilogrammes selon le CNES. Quelques minutes plus tard, il est en orbite. La France devient la troisième nation, après l’URSS et les États-Unis, capable de satelliser un engin avec son propre lanceur.
Mais derrière la célébration tourne déjà un chronomètre politique. L’Algérie est indépendante depuis 1962 et les accords d’Évian prévoient que la France cesse ses activités sur ces champs de tir en 1967. Lors du succès d’Astérix, Hammaguir n’a donc plus que dix-neuf mois devant lui. Le berceau spatial français vit ses derniers instants.
Le CNES n’attend pas la dernière minute. Quatorze implantations potentielles sont étudiées, des Seychelles à l’Australie en passant par Madagascar et le Brésil. La Guyane française finit par s’imposer. Le 14 avril 1964, Georges Pompidou annonce officiellement le choix de Kourou comme futur site spatial, plus d’un an avant le lancement d’Astérix.
De l’urgence saharienne à Kourou, le pari qui va changer le destin spatial européen
Sa position proche de l’équateur offre un avantage physique majeur : la rotation terrestre permet aux fusées de profiter d’une vitesse supplémentaire vers l’est. La façade atlantique autorise aussi des trajectoires au-dessus de l’océan. Là où le Sahara constituait d’abord un terrain d’essais militaires, Kourou est pensé dès l’origine comme un véritable port spatial.
Le 1er juillet 1967, la présence française à Hammaguir prend fin conformément aux accords conclus cinq ans auparavant. La transition est vertigineuse : quelques années plus tard, Diamant vole depuis la Guyane, avant que le site ne devienne le cœur du programme Ariane et du spatial européen.
Aujourd’hui encore, le Musée de l’Air et de l’Espace conserve une reconstitution de Diamant-A, rappel tangible de cette aventure méconnue. Kourou incarne désormais l’Europe spatiale, mais une partie de son histoire commence bien plus au nord, dans un désert algérien. Sans Hammaguir, l’Europe aurait-elle conquis l’espace de la même manière ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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