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La Chine bâtit désormais des ponts plus vertigineux, mais le viaduc de Millau garde un record que nul n’égale

Depuis 2025, un pont chinois surplombe le vide plus haut que Millau, et pourtant le viaduc garde un titre intact : sa pile P2 culmine à 245 mètres, et coiffée de son pylône, elle grimpe à 343 mètres, dépassant la Tour Eiffel de treize mètres.

Grand viaduc à haubans dominant une vallée verdoyante, avec de très hautes piles en béton sous un ciel bleu.
Malgré les nouveaux ponts vertigineux construits en Chine, le viaduc de Millau conserve un record unique grâce à la hauteur de sa pile P2.

Pourquoi le nouveau champion chinois n’a pas ravi à Millau son véritable record d’ingénierie

En septembre 2025, la Chine a ouvert le pont de la gorge de Huajiang, dans le Guizhou, dont le tablier domine la rivière Beipan à 625 mètres. Ce chiffre en fait officiellement le pont le plus haut du monde, un titre que Millau détenait jusque-là.

Ce record, toutefois, mesure la hauteur du tablier au-dessus du vide. Or il dépend surtout de la profondeur du canyon franchi. Les gorges chinoises plongent bien plus bas que la vallée du Tarn, ce qui autorise des tabliers spectaculaires reposant parfois sur des piles plus courtes.

Le record de Millau, lui, concerne la structure porteuse elle-même. Sa pile P2, haute de 245 mètres, demeure la plus haute jamais érigée pour soutenir un tablier routier, et sa voisine P3, à 221 mètres, occupe le deuxième rang mondial. Un tablier élevé parce que la gorge est creuse n’a rien d’une colonne de béton dressée à cette altitude. Ce record-là demeure imbattu.

Comment les ingénieurs ont réussi à dresser une colonne de béton parfaitement droite sur près de 250 mètres

Ériger une pile aussi élancée sans qu’elle dévie exigeait un contrôle permanent de la verticalité. Les équipes ont mobilisé des guidages laser et GPS, vérifiant l’aplomb à chaque montée. La moindre erreur, cumulée sur des dizaines de mètres, aurait compromis l’ouvrage.

Ces piles ne sont pas des masses pleines, mais des structures creuses. Les ingénieurs ont calibré leur section pour porter le poids du tablier, absorber les mouvements de leur sommet sous l’effet de la chaleur et tenir tête aux rafales. Dans ses quatre-vingt-dix derniers mètres sous la chaussée, chaque fût se scinde en deux jambes, ce qui assouplit tout l’ouvrage.

La cadence tenait de l’horlogerie. Grâce à des coffrages auto-grimpants et un béton haute performance, une levée de quatre mètres montait tous les trois jours, soit 62 levées pour la seule P2. La documentation de la Compagnie Eiffage du Viaduc de Millau résume l’esprit du chantier : « Au quotidien, 12 personnes se relaient pour deux postes de 7 heures de travail. » En juin 2003, la P2 dépassait déjà les environ 180 mètres de la Kochertalbrücke allemande, avant d’atteindre 245 mètres en octobre.

Le montage financier singulier qui a permis au privé de payer un monument appartenant à l’État français

Le viaduc appartient à l’État français, mais aucun euro public n’a servi à le construire. C’est le groupe Eiffage, via sa filiale la Compagnie Eiffage du Viaduc de Millau, qui l’a financé, conçu, bâti et qu’il exploite aujourd’hui, se rémunérant grâce au péage.

Un décret de 2001 encadre cette concession de 78 ans, dont trois années de construction et 75 d’exploitation, jusqu’au 31 décembre 2079. L’opération a d’ailleurs inauguré la réforme française des concessions autoroutières, un modèle que des délégations étrangères viennent observer. Les tarifs, quant à eux, suivent chaque année l’indice INSEE des prix à la consommation.

Une nuance mérite d’être rappelée : seul l’ouvrage lui-même a échappé à l’argent public, l’État ayant financé à part les raccordements routiers. En juin 2023, Eiffage a racheté pour 236,5 millions d’euros les 49 % détenus par la Banque des Territoires, devenant l’unique maître de la concession.

Un ouvrage pensé pour traverser plus d’un siècle et transmettre la mémoire de ses bâtisseurs

Curieusement, les concepteurs ont voulu un ouvrage capable de durer bien au-delà de la concession qui le régit. Sa durée d’utilisation de projet atteint 120 ans, ce qui le porte jusque vers 2124, quand l’exploitation privée s’arrêtera dès 2079. L’ouvrage survivra donc de plusieurs décennies au contrat qui l’a financé.

Un détail plus intime scelle cette ambition de legs. À l’achèvement des piles, les constructeurs ont enfermé dans la P3 un tube de cuivre. Il renferme les 537 noms de celles et ceux qui ont dressé ces colonnes, avec une pièce de 1,5 euro frappée pour le lancement de la monnaie unique. Le vrai record de Millau se niche peut-être là, dans cette trace enfouie pour les voyageurs du siècle prochain.

Par Gabrielle Andriamanjatoson, le

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