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La Chine bâtit un circuit financier en yuan qui réduit peu à peu la portée des sanctions américaines

Et si la vraie bataille géopolitique du moment ne se jouait ni sur les mers ni dans le ciel, mais dans les coulisses des paiements internationaux ? Derrière des sigles discrets et des flux invisibles, la Chine installe un réseau en yuan qui change déjà les règles du jeu.

Analystes financiers observant des écrans de paiements internationaux et de données sur le yuan dans une salle de marché moderne en Asie.
Dans les coulisses des paiements mondiaux, le yuan gagne du terrain et redessine progressivement l’équilibre financier face au dollar – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Le yuan progresse en silence pour réduire l’emprise du dollar sur les échanges mondiaux

Pendant des décennies, le dollar roi a servi de colonne vertébrale au commerce mondial. Ce statut donnait à Washington un levier redoutable. Il permettait de surveiller, de bloquer et parfois d’étouffer des échanges entiers. Surtout quand les sanctions devenaient une arme diplomatique de premier plan.

Pékin n’a pourtant pas cherché à renverser ce trône d’un coup. La stratégie paraît plus patiente, presque archéologique. Elle consiste à creuser des tunnels sous l’édifice existant. Le but n’est pas d’imposer partout le yuan. Il s’agit plutôt d’ouvrir assez de passages alternatifs pour commercer hors du faisceau américain.

En contournant le dollar, l’Iran transforme le yuan en outil de survie économique

Le cas iranien montre à quoi ressemble ce basculement dans la vie réelle. Malgré les restrictions occidentales, le pétrole iranien continue d’alimenter une partie de la demande chinoise. Une part majeure de ces ventes serait désormais réglée en yuan. Cela réduit le besoin de passer par les circuits dominés par le billet vert.

Les chiffres donnent le vertige. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, l’Iran a tiré environ 43 milliards de dollars de revenus pétroliers en 2024. Cette manne ne reste pas immobile. Elle sert ensuite à acheter en Chine des équipements industriels, des pièces automobiles, des panneaux solaires et d’autres biens parfois à double usage.

Ce mécanisme ne ressemble pas à un grand coup de théâtre. Il avance plutôt dans la pénombre, via des intermédiaires opaques, des sociétés écrans et des places comme Hong Kong. C’est ce qui le rend redoutable. Le procédé est moins spectaculaire qu’un bras de fer diplomatique. Mais il résiste souvent mieux qu’une interdiction officielle sur le papier.

Sous sanctions, la Russie fait du yuan un levier commercial et financier de rechange

Depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie a dû réapprendre à commercer sous pression. Le mouvement a été fulgurant. Au début de 2022, le yuan pesait encore très peu dans les échanges russes. Aujourd’hui, plus de 90 % du commerce entre la Russie et la Chine est réglé en yuans et en roubles, selon des responsables russes relayés dans la presse économique.

Ce changement ne relève pas seulement de la comptabilité. Il modifie la géographie du pouvoir. Quand les transactions passent moins par le dollar et les banques occidentales, elles offrent moins de prises aux autorités américaines. La sanction ne disparaît pas. Mais elle frappe moins loin, moins vite, avec une précision plus incertaine.

Les effets se lisent jusque dans la finance russe. Moscou a même lancé des obligations souveraines libellées en yuan. Ce n’est donc plus un simple outil de commerce extérieur. La devise chinoise commence à jouer un rôle de monnaie-refuge régionale, du moins pour des économies contraintes de se réorganiser à l’ombre des embargos.

CIPS et mBridge dessinent une infrastructure qui affaiblit le pouvoir des sanctions

Le pivot de cette architecture s’appelle CIPS, pour Cross-Border Interbank Payment System. Vu de loin, cela sonne comme un sigle de technocrate. En réalité, c’est une artère stratégique. Ce système de paiement transfrontalier soutenu par la Chine élargit progressivement son réseau. Il compte des centaines de participants directs et indirects. Il est présent dans plus d’une centaine de pays.

Autour de lui gravitent d’autres outils, comme mBridge, une plateforme conçue pour les paiements internationaux via monnaies numériques de banque centrale. Les tests menés ces dernières années montrent qu’il est possible d’accélérer les règlements transfrontaliers. Ils suggèrent aussi qu’une partie des infrastructures historiques pilotées par l’Occident peut être contournée.

C’est là que le sujet devient plus vaste qu’un duel Chine / États-Unis. Ce qui se dessine ressemble à un monde moins unipolaire, plus fragmenté, peut-être plus instable aussi. Le dollar reste immense, mais il n’est plus seul à organiser la circulation du pouvoir. Et lorsque les monnaies deviennent des blocs géopolitiques, la prochaine frontière pourrait bien être invisible.

Par Gabrielle Andriamanjatoson, le

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