Vingt-quatre tessons de céramique ramassés à Jérusalem ont gardé en mémoire un affaissement spectaculaire du champ magnétique terrestre, dont l’intensité a fondu de plus de 30 % en l’espace d’un demi-siècle, vers la fin du IIIe siècle avant notre ère.

Vingt-quatre tessons sous le scalpel
L’histoire commence avec des débris a priori sans relief, exhumés des fouilles de Jérusalem. Vingt-quatre fragments en tout, datés entre le IIIe et le Ier siècle avant notre ère : sept jarres de stockage façonnées sur place, et dix-sept anses d’amphores rhodiennes estampillées, importées de l’île grecque de Rhodes.
Les chantiers qui les ont livrés couvrent plusieurs secteurs de la ville, du parking Givati au Quartier juif, en passant par la Cité de David et le pourtour des anciennes fortifications. Yael Hochma dirige cette étude, parue le 21 juin 2026 dans la revue Archaeometry. Son équipe réunit notamment des chercheurs de l’Université de Tel-Aviv, de l’Université d’Ariel et de l’Université de Californie à San Diego.
Une argile qui fige le champ
Le secret de ces tessons tient surtout à leur cuisson. Quand une jarre passe au four, les minéraux ferreux contenus dans l’argile s’alignent alors peu à peu sur le champ magnétique terrestre. En refroidissant, ils figent ainsi l’intensité de ce champ au moment précis de la cuisson, à la manière d’une empreinte gravée dans la matière.
Cette discipline porte un nom, l’archéointensité, branche de l’archéomagnétisme. En laboratoire, les chercheurs réchauffent de minuscules éclats sous conditions contrôlées, puis relisent l’intensité ancienne ainsi conservée. Grâce à cette méthode, un simple fragment de poterie devient un instrument de mesure d’un champ magnétique aujourd’hui disparu.
Un effondrement plus rapide que prévu
Le résultat a surpris l’équipe de Yael Hochma. En Méditerranée orientale, l’intensité du champ régional a fondu de plus de 30 % en cinq décennies à peine, grosso modo entre 206 et 156 avant notre ère. En valeurs chiffrées, le moment dipolaire axial virtuel chute d’environ 133 ZAm² aux alentours de 206 av. J.-C. jusqu’à près de 87 ZAm² un demi-siècle plus tard.
Cet affaiblissement marqué dépasse de loin ce que prévoyaient les modèles géomagnétiques régionaux. Surtout, ces amphores livrent ce que les auteurs qualifient de « résolution exceptionnellement fine », un même signal se retrouvant d’un site à l’autre sur quelque 1 500 kilomètres. L’équipe prélève désormais d’autres échantillons.
Les géophysiciens connaissent de longue date ce secteur du Levant pour ses fortes variations, regroupées sous le nom d’anomalie géomagnétique levantine. Des travaux antérieurs, menés notamment sur des anses de jarres royales judéennes, avaient déjà montré un champ fluctuant fortement, sans déclin linéaire menaçant pour autant.
Une double horloge pour Acra
Chaque anse estampillée porte en réalité deux informations indépendantes. D’un côté, une date historique, gravée par l’estampille rhodienne qui mentionne souvent le magistrat et le mois de fabrication. De l’autre, une date géophysique, figée dans le signal magnétique de l’argile. Croisés, ces deux marqueurs forment une double horloge qui affine la datation des poteries hellénistiques, des réseaux commerciaux et des phases urbaines.
Cette horloge scientifique a d’ailleurs déjà bousculé un cas concret. La forteresse d’Acra, citadelle que les Séleucides bâtirent à Jérusalem, joua un rôle clé dans la révolte des Maccabées au IIe siècle avant notre ère. Or une jarre exhumée des soubassements d’un ouvrage défensif a vu le jour à une date bien postérieure aux attentes, ce qui rend « très improbable » qu’elle remonte au chantier d’origine de la citadelle.
Au-delà de cette citadelle, la méthode ouvre une voie nouvelle pour dater l’époque hellénistique avec une précision inhabituelle. Reste l’énigme de fond, toujours ouverte : comprendre pourquoi le champ magnétique terrestre s’effondre parfois si vite, sans prévenir, dans cette région du globe.
Par Eric Rafidiarimanana, le
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