Mis sur cale le 17 juin 2026 au chantier Sevmash, le Murmansk incarne un pari d’ingénierie : rendre presque inaudibles 13 800 tonnes d’acier en plongée, tout en les armant de missiles filant à neuf fois la vitesse du son.

Un neuvième Yasen-M sort de la chaîne, et relance une cadence interrompue depuis 2020
La pose de la quille a eu lieu à Severodvinsk, sur les bords de la mer Blanche. Le bureau d’études Malakhit a conçu ce bâtiment, numéro de coque 169, que l’amiral Aleksandr Moïsseïev, chef de la Marine russe, a baptisé. C’est le premier sous-marin lancé sous un nouveau contrat, après une pause qui remontait à 2020.
Le Murmansk devient ainsi le neuvième bâtiment de la série Yasen-M, ou Projet 885M, une version modernisée de la famille Yasen. Sa silhouette s’étire sur 130 mètres, pour un déplacement de 13 800 tonnes en plongée, contre 8 600 en surface. À son bord, 64 marins seulement. Le submersible file à plus de 30 nœuds, soit environ 57 km/h, et descend jusqu’à une profondeur de 600 mètres. Grâce à son réacteur nucléaire, il tient ensuite une centaine de jours immergé sans refaire surface.
Comment on rend un géant d’acier presque introuvable au sonar
Faire disparaître un tel volume des oreilles ennemies relève d’un empilement de solutions discrètes. La coque utilise notamment un acier faiblement magnétique, qui réduit la signature détectable par les capteurs aériens. Sur l’extérieur, un revêtement de caoutchouc anéchoïque absorbe les ondes sonores, ce qui brouille l’écho que cherche un sonar adverse.
Le silence se joue surtout à l’intérieur. Les machines bruyantes reposent sur des radeaux découplés de la coque, une technique de raft-mounting qui empêche les vibrations de gagner l’eau. Le réacteur monobloc fonctionne en outre par circulation naturelle dans certains régimes : moins de pompes en marche signifie moins de bruit. La classe passe ainsi pour l’une des plus silencieuses au monde.
Cette furtivité a façonné l’architecture même du bâtiment. Un imposant sonar sphérique, le système intégré Irtych-Amfora, occupe désormais toute la proue, complété par des antennes de flanc et une antenne remorquée. Faute de place à l’avant, les dix tubes lance-torpilles, d’un calibre de 533 mm, ont donc migré vers le milieu de la coque.
Des missiles hypersoniques qui effondrent le temps de réaction adverse
L’arme maîtresse se loge dans une batterie de lanceurs verticaux UKSK, capables d’emporter plusieurs dizaines de missiles. Chaque module embarque trois familles d’armes : le Kalibr pour la frappe de croisière, l’Oniks (P-800) contre les navires, puis, sur les versions récentes, le redoutable Zircon (3M22). Ce dernier file à une vitesse annoncée de Mach 8 à 9, pour une portée estimée entre 400 et plus de 1000 km.
Cette cinématique change précisément la donne. À Mach 8-9, le missile avale près de 2,5 à 3 km par seconde. La fenêtre pendant laquelle une défense antiaérienne peut détecter la menace, calculer une solution de tir, puis intercepter se réduit alors à presque rien. Une trajectoire basse et manœuvrante complique encore l’équation, surtout lorsque la cible se trouve loin au large.
Le Zircon a déjà volé depuis la frégate Amiral Gortchkov et depuis le Severodvinsk. Le Perm, qui achève ses essais, deviendrait quant à lui le premier de la classe pensé spécifiquement pour ce missile, avec une entrée en service espérée fin 2026.
Pourquoi le Grand Nord redevient un casse-tête pour l’OTAN
L’enjeu dépasse la performance technique. Ces sous-marins doivent frapper des infrastructures, ports, aérodromes ou états-majors, sans franchir le verrou maritime du GIUK, ce passage surveillé entre Groenland, Islande et Royaume-Uni. La portée du Zircon leur permet en effet de tirer bien en amont de cette ligne.
Selon les analystes spécialisés, cette logique fragilise la vieille stratégie de barrage occidentale. Si un submersible n’a plus besoin de traverser le goulet pour menacer une cible, le surveiller perd beaucoup de son intérêt. La Russie affiche d’ailleurs l’objectif de porter la classe à une douzaine d’unités, dont la moitié pour sa Flotte du Nord.
L’Arctique devient dès lors un théâtre prioritaire de la lutte anti-sous-marine. Quatre Yasen-M naviguent déjà, du Kazan livré en 2021 à l’Arkhangelsk, et d’autres sortent des cales. Face à des bâtiments aussi discrets qu’allongés en portée de frappe, l’OTAN doit repenser une détection héritée de la guerre froide.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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