Aller au contenu principal

Le fiasco des portiques écotaxe révèle une facture publique bien plus lourde qu’un simple abandon

Ils devaient faire entrer des milliards dans les caisses publiques. Ils sont devenus l’un des symboles les plus troublants du gaspillage d’État. Comment 174 portiques installés pour l’écotaxe ont-ils fini par incarner, douze ans plus tard, une dépense qui continue de hanter les routes françaises ?

Ancien portique écotaxe équipé de caméras au-dessus d’une route française avec des voitures et camions en circulation.
Douze ans après leur installation, certains portiques écotaxe restent visibles sur les routes françaises, symboles d’un projet abandonné mais toujours coûteux – DailyGeekShow.com / Image Illustration

En 2013, 174 portiques ultra-technologiques apparaissent sur les routes françaises

À l’été 2013, les automobilistes voient surgir d’étranges structures au-dessus des nationales. Ces portiques écotaxe, hérissés de capteurs et de caméras, évoquent un décor de science-fiction administrative. Sur le papier, leur mission est simple. Repérer les poids lourds et permettre la perception d’une taxe kilométrique destinée à financer les infrastructures.

En coulisses, le dispositif impressionne par son ampleur. Il faut 174 portiques, des centaines de bornes sur les axes secondaires, un centre informatique dédié et des milliers de boîtiers pour les camions. Tout existe. Le système est branché. Les équipements sont prêts. Pourtant, ce système ultra-technique ne collectera jamais un seul euro.

C’est là que le dossier bascule dans une autre catégorie. La Cour des comptes parle d’un échec très coûteux. Près de 957 millions d’euros sont versés au consortium Ecomouv’ après la résiliation du contrat. À cela s’ajoutent des dépenses administratives. L’image des portiques rouillant au bord des routes n’est donc pas qu’un symbole. C’est un compteur figé.

La révolte des bonnets rouges transforme une taxe technique en naufrage politique

L’écotaxe ne tombe pas du ciel. Elle naît dans le sillage du Grenelle de l’environnement. L’idée est connue chez plusieurs voisins européens. Faire contribuer les poids lourds à l’usure des routes et aux coûts environnementaux. Mais entre le principe et sa mise en œuvre, le climat social se tend. En Bretagne, la crise agroalimentaire enflamme déjà le débat.

À l’automne 2013, le mouvement des bonnets rouges transforme une taxe technique en bombe politique. Le gouvernement suspend d’abord le dispositif. Puis il enterre sa version remaniée en 2014. Le plus stupéfiant n’est pas seulement l’abandon. Les contrats, jugés ensuite presque impossibles à desserrer sans casse, laissent à l’État une sortie à prix d’or.

Derrière l’abandon, une addition géante entre indemnités, matériel bradé et recettes perdues

Le scandale ne tient pas seulement à ce qui a été payé. Il tient aussi à ce qui n’a jamais été encaissé. Selon la Cour des comptes, le manque à gagner sur la période d’exploitation prévue atteint 9,83 milliards d’euros. Cet argent devait notamment financer les transports via l’Agence de financement des infrastructures de transport de France.

L’autre choc vient de la valeur perdue des équipements. Une partie du matériel a bien été revendue, mais à des niveaux dérisoires. Parfois, 2 % de sa valeur seulement. Dans n’importe quel récit industriel, un tel ratio sonne comme une liquidation en catastrophe. Ici, il raconte surtout l’histoire d’un projet pensé comme moderne, puis terminé en stock encombrant.

Et pendant que les portiques restent debout, une autre ironie apparaît. Leur démontage a lui aussi un coût, évoqué à environ 7 millions d’euros dans un reportage récent de TF1. Les laisser en place coûte. Les enlever coûte aussi. Rarement une décision publique aura autant donné l’impression de choisir la voie la plus onéreuse.

Pendant que la France renonce, l’Allemagne fait de l’écotaxe un levier efficace

Le contraste est d’autant plus frappant que l’idée n’avait rien d’exotique. En Allemagne, la LKW-Maut fonctionne depuis 2005 et s’est étendue au fil du temps. Elle repose, elle aussi, sur une taxation des poids lourds selon les trajets parcourus. Le dispositif finance le réseau et renforce progressivement l’incitation environnementale.

Ce type de dispositif a produit des effets concrets sur les flottes. La modulation selon les catégories de véhicules et les émissions a encouragé le renouvellement du parc. Les camions moins polluants ont rapidement gagné du terrain dans les années suivantes. Là où l’outil allemand a orienté les comportements, la version française s’est arrêtée avant même son premier test grandeur nature.

Le plus frappant est ailleurs. Pour compenser l’abandon de l’écotaxe, l’État a relevé la fiscalité sur le gazole. La Cour des comptes juge ce choix au ciblage imparfait. Les poids lourds étrangers contribuent peu. Les routes vieillissent. Et les vieux portiques rappellent qu’une politique abandonnée trop tard peut continuer à coûter très cher.

Par Gabrielle Andriamanjatoson, le

Catégories: ,

Partager cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *