Le secrétaire à la Défense américain demande aux géants civils de convertir leurs lignes de production en usines militaires, mimant l’« arsenal de la démocratie » de 1942, mais les goulets étranglent déjà cette ambition.

Le secrétaire à la Défense américain demande aux géants civils de convertir leurs lignes de production en usines militaires, mimant l’« arsenal de la démocratie » de 1942, mais les goulets étranglent déjà cette ambition.
Des stocks vidés par l’Ukraine, un rythme opérationnel inédit et un appel politique aux grands constructeurs civils
Désormais, trois ans d’approvisionnement massif vers l’Ukraine ont vidé les réserves américaines. Environ dix milliards de dollars d’équipements ont ainsi quitté les stocks depuis 2022. En face, le Pentagone n’a signé que 1,2 milliard de contrats de remplacement. Les réserves d’obus de 155 mm, munition de référence de la guerre moderne, ne couvrent désormais plus les pertes à reconstituer. Elles n’absorbent pas non plus les nouveaux besoins de posture. De fait, le rythme opérationnel de 2024-2025 a aggravé le déficit. Les salves iraniennes interceptées au-dessus d’Israël en octobre 2024 puis au printemps 2026 ont notamment ponctionné les inventaires. Les frappes américaines contre les positions houthies au Yémen ont également creusé le stock. Chaque engagement prélève donc des munitions que la production reconstitue en années, pas en mois.
Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, a notamment fixé la doctrine en novembre 2025. « Nous ne construisons plus pour la paix. Nous faisons basculer le Pentagone et notre base industrielle vers un pied de guerre », a-t-il alors déclaré. Donald Trump amplifie également l’effort en réclamant au Congrès un budget de défense de 1 500 milliards de dollars pour 2027. Cela représente ainsi 500 milliards de plus que l’enveloppe votée pour 2025 (919 milliards), soit une hausse inédite en temps de paix.
Detroit entre dans le viseur du Pentagone
Le Pentagone a ainsi engagé des approches directes auprès des plus grands constructeurs civils. General Motors, qui possède déjà la filiale GM Defense produisant des véhicules de combat, figure parmi les premiers contactés. Le Pentagone sollicite également Ford Motor Company, sans filiale défense active mais marquée par un historique WWII majeur (assemblage des bombardiers B-24 à Willow Run). GE Aerospace, déjà fournisseur de moteurs militaires pour les avions de chasse (F404, F414), explore aussi des extensions. De son côté, Oshkosh Corporation, fabricant des camions tactiques JLTV, se positionne depuis l’automne 2025 sur de nouveaux contrats. Son directeur de la croissance Logan Jones résume la démarche : « Nous avons prospecté les capacités qui nous semblent répondre à leurs besoins, par anticipation. »
Les industriels de défense accélèrent déjà depuis 2022, et l’apport de Detroit reste marginal sur les systèmes premium
Avant même de convertir les lignes civiles, Raytheon Technologies et Lockheed Martin montent en régime. Raytheon a ainsi signé en février 2026 un accord-cadre pluriannuel avec le Pentagone. Il couvre notamment les missiles Tomahawk à plus de 1 000 par an. Les AMRAAM grimpent à 1 900 unités annuelles et les SM-6 dépassent 500. De son côté, Lockheed Martin fait passer sa production de PAC-3 MSE (système antiaérien de dernière génération) de 600 à 650 unités annuelles. Une nouvelle usine à Camden, en Arkansas, doit désormais absorber la demande. Côté obus de 155 mm, l’usine de Scranton Army Ammunition Plant passait également de 36 000 par mois en septembre 2024. La cible visait 100 000 dès octobre 2025. La trajectoire est réelle, mais elle s’étale pourtant sur des mois.
Comparé à ces investissements, l’apport d’un GM ou d’un Ford reste finalement marginal à court terme. Un moteur F414 pour chasseur intègre en effet des composants que les constructeurs automobiles ne maîtrisent pas. Le guidage inertiel, la propulsion durcie ou l’électronique de combat restent hors périmètre. De même, une ligne d’assemblage de Chevy Silverado ne se reconvertit pas en chaîne Tomahawk en trois mois. Raytheon et Lockheed, eux, disposent déjà des sous-traitants homologués, des ingénieurs habilités et des certifications de sécurité, forgés par trois ans de livraisons à l’Ukraine.
Le segment low-cost où Detroit peut peser
L’appel à Detroit garde pourtant un sens sur un segment précis. Les géants historiques de la défense concentrent en effet leurs capacités sur les systèmes premium. Un Tomahawk coûte ainsi environ 2 millions de dollars pièce, un PAC-3 MSE plus de 5 millions. La guerre d’Ukraine et les opérations au Yémen révèlent toutefois un besoin massif de munitions bon marché. Drones kamikazes à quelques milliers de dollars, petites munitions guidées, contre-mesures jetables : le Pentagone a ainsi lancé en août 2023 l’Initiative Replicator. Elle vise plusieurs milliers d’unités low-cost d’ici l’été 2025. C’est notamment sur ce terrain des volumes à coût maîtrisé, plus proche de la logique automobile, que l’outillage civil peut peser réellement.
TNT polonais, main-d’œuvre introuvable, puces taïwanaises : les goulets physiques que le slogan de 1942 ne résout pas
Les goulets matériels commencent d’abord par l’explosif. Les États-Unis n’ont en effet plus fabriqué de TNT militaire depuis la fermeture de l’usine de Radford en 1986. La source principale aujourd’hui est une unique usine en Pologne, Nitro-Chem Bydgoszcz, qui fournit aussi les autres alliés OTAN. Une interruption là-bas paralyserait alors la production américaine d’obus en quelques mois. La main-d’œuvre manque par ailleurs tout autant. L’Aerospace Industries Association et le Pentagone chiffrent notamment entre 415 000 et 460 000 les postes vacants. Tous se concentrent dans la base industrielle de défense. Les soudeurs certifiés, les machinistes et les ingénieurs habilités aux secrets défense ne se forment pas en dix-huit mois, même avec des salaires revalorisés.
Les goulets technologiques rendent également la comparaison 1942 trompeuse. Autrefois, un char Sherman de 1943 se refabriquait en trois mois d’apprentissage ouvrier. Un missile JASSM-ER (croisière, utilisé notamment contre l’Iran) intègre aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de composants. TSMC fabrique notamment ses puces avancées à Taïwan. Ses aimants permanents dépendent en outre du néodyme et du dysprosium, importés à plus de 80 % de Chine selon l’US Geological Survey (chiffres 2024).
Une tension sur le détroit de Taïwan ou une restriction chinoise sur les terres rares paralyserait donc la production d’armes. Les usines de Detroit n’auraient pas le temps de reconvertir une ligne. Les analystes du CSIS et du Hudson Institute estiment ainsi que la vraie montée en capacité demande deux à trois ans. Une commande politique formulée en avril 2026 ne livrera finalement pas d’armements supplémentaires avant 2028 au plus tôt. D’ici là, Raytheon et Lockheed porteront seuls l’essentiel du fardeau, pendant que Detroit ajustera sa feuille de route.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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