Cette espèce de ver a survécu 18 millions d’années sans s’accoupler

Mère Nature a exaucé de nombreuses prières : oui, il est possible de perpétuer l’espèce sans passer par l’acte sexuel ! Un miracle tout relatif : il ne concerne que le Diploscapter pachys...

40 jours 40 nuits x 450 000 

La lignée de ce minuscule ver rond remonte à des temps immémoriaux : 18 millions d’années. Il semble que ce tout petit organisme ait passé 6 milliards 570 millions de journées sans avoir une seule fois cédé à l’appel de la-bête-à-deux-dos. Un record inspirant et plein d’espoir pour les associations pro-abstinence. Cette singularité naturelle qui flirte allègrement avec le paradoxe – on peut perpétuer l’espèce sans coucher ?! – a une explication.

La réponse à ce mystère ancestral, publiée sur Current Biology, réside dans le savant mélange génétique que s’est constitué le Diploscapter pachys. Une équipe de scientifiques, issus de la prestigieuse New-York University, a séquencé le génome et la biologie reproductive du Diploscapter pachys. Traduction : les chercheurs ont cartographié le matériel génétique et le mode de reproduction du ver rond; appelons-le Pachys, la « bête d’abstinence sexuelle. »

« Let’s talk about Sex baby »

Quand on y pense, le sexe c’est problématique. La plupart d’entre nous s’en passeraient volontiers s’il ne relevait pas du besoin naturel et de ses impérieuses pulsions. Certains l’aiment trop, d’autres pas assez ; certains l’aiment chaud, d’autres à plusieurs… C’est naturellement vers lui que se tournent nos pensées lorsque l’on songe à l’adage « joindre l’utile à l’agréable. » Oui, dépenser toute votre énergie dans la recherche d’un partenaire et le convaincre de combiner vos chromosomes est vital à la survie de l’espèce : il permet une fabuleuse diversité d’individus au sein d’une même espèce !

L’évolution est implacable : dans un environnement chaotique et imprévisible en proie aux changements climatiques, où les prédateurs se font plus téméraires, et les nouvelles maladies à portée de respiration, une population composée d’individus tous plus différents les uns que les autres augmente considérablement ses chances de survie. N’en déplaise aux fachos qui ne voient les relations humaines qu’à travers le prisme de la peau : vos jours sont  comptés.

Game of clones

La voie de l’asexualité vous épargne bien des tracas, dont la fameuse quête d’un acolyte pour cette sensuelle danse à l’horizontal, génératrice d’abondantes cellules sexuelles. Mais le recours au clonage pour perpétuer l’espèce n’est pas sans conséquence : plusieurs membres de l’espèce, en plus d’être complètement identiques, risquent de souffrir d’une détérioration des gènes… Toutefois, certaines espèces capables de recourir au clonage continuent, malgré tout, à s’offrir quelques rendez-vous galants. Une initiative saluée par la science : c’est là un parfait équilibre ! D’un côté, les organismes engendrent des répliques à leur image; et de l’autre, l’accumulation de gènes flexibles, capables de s’adapter à l’environnement.

En revanche, pour les espèces complètement asexuées, ce pari gagnant-gagnant ne paie pas toujours sur le long-terme; à tel point que nombre de scientifiques se demandent pourquoi certaines espèces y recourent. Le Pachys fait figure d’exception : avec son exceptionnelle longévité, il est l’une des rares espèces asexuelles ayant défié les millions d’années grâce au clonage. David Fitch, chercheur à la New-York University : « Ce phénomène est essentiel à la compréhension de l’évolution des gènes. Ça va à l’encontre de l’idée reçue, largement répandue, que la reproduction sexuelle est forcément requise, non seulement dans l’élimination des mutations délétères, mais aussi dans l’adaptation à un environnement en perpétuel mouvement. »

Une histoire de chromosomes

Il s’avère que le ver rond a plus d’un tour dans son sac pour pallier aux lacunes de sa stratégie reproductive. Comme beaucoup d’autres organismes asexuels, Pachys a changé sa manière de produire ses cellules sexuelles (sperme et ovule). La meiosis, qui génère la formation de ces fameuses cellules sexuelles, implique une étape cruciale : le remaniement d’une sélection de différentes paires de chromosomes. Les 46 chromosomes qui composent le corps humains sont constitués d’ADN et sont tous les porteurs de nos quelques 25.000 gènes. L’étape de la recombinaison était complètement absente chez le ver rond. En d’autres termes, leur progéniture leur ressemblait comme 2 gouttes d’eau,  des copies conformes à l’original. « Concrètement, les animaux se clonaient eux-mêmes. »

« En fait, Pachys s’est débarrassé de plusieurs gènes nécessaires au mécanisme de recombination qui existe au sein des organismes sexués. »

Plus étrange encore, Pachys avait une unique paire de chromosomes, alors que ses congénères les plus proches en avaient 5 à 7. La possibilité de jouir d’un seul chromosome est infinitésimale dans le règne animal. À ce jour, deux espèces ont été recensées comme les deux seuls autres membres de ce club ultra-fermé : la Myrmecia pilosula, une seule espèce de fourmis, et le Parascaris univalens, un ver rond parasitaire. La particularité du Pachys est son incroyable aptitude à structurer ses chromosomes. Au lieu de perdre ses autres chromosomes pendant son évolution, le pachys a tout bonnement fusionné tout son génome – l’ensemble de ses gènes – dans une seule et même chaîne d’ADN. En plus d’instaurer une diversité génétique à son organisme, il a compacté ses gènes en un seul et même chromosome. Résultat : il empêche toute possibilité de remaniement génétique.

L’instinct de survie de ce petit être insignifiant est une belle leçon dont nous devrions tous nous inspirer… Ou pas. Qui voudrait passer l’éternité sans jamais profiter de ce que la Terre nous a donné de meilleur ?


En vérité, le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout.

— Albert Camus