Au coeur de nombreux débats en 2019, la transidentité est toujours critiquée, invisibilisée, montrée du doigt. On l’accuse d’être un “mal” récent, pourtant des cas de femmes et d’hommes transgenres étaient déjà répertoriés dès le XIXe siècle dans l’Ouest américain. Ce dossier se base sur les recherches de Peter Boag, historien à la Washington State University et auteur de Réarranger le passé de la frontière américaine. Ce dernier a découvert des centaines et des centaines d’histoires concernant des personnes trans, refusant déjà à l’époque de s’habiller comme leur ordonnait leur sexe. Le nombre était tel qu’il fut choqué qu’on en ait jamais vraiment entendu parler.

Le contexte historique

Il existe peu d’archives historiques concernant la situation des personnes trans dans le Far West. Pourtant, selon Boag, ces personnes qui refusaient de se conformer aux normes de genre traditionnelles faisaient bel et bien partie de la vie quotidienne, dans la société du Far West.

Rappelons un peu le contexte de cette époque. Les États-Unis sont à ce moment un pays neuf. La Destinée manifeste, doctrine diffusée par le président Monroe, incite les Américains aussi bien que les immigrants à progresser vers l’Ouest, et ce dans le but d’agrandir le territoire. Selon lui, l’expansion vers l’Ouest est même une mission divine. L’Ouest représentait alors une forme de nouveauté, de fraîcheur par rapport au vieil Est, incarnée par les WASP, descendants des riches colons protestants. Cela ne signifie pas pour autant que ces territoires de l’Ouest étaient plus ouverts et tolérants, mais la société étant un peu plus “désordonnée”, cela aurait mieux aidé les personnes trans à vivre selon leur vraie identité.

Mais les valeurs de l’Est ont fini par se diffuser dans l’Ouest, et la société devenant plus ordonnée, on toléra moins le port de vêtements “non conformes” au sexe de la personne, c’est pourquoi la fermeture de la frontière correspond dans une certaine mesure à une fermeture des esprits. Cela explique aussi le fait que les vécus de personnes trans ne sont que peu documentés.

Seattle en 1911
© Seattle Municipal Archives from Seattle, WA / Wikipedia/  Creative Commons 

Des transgenres dans l’Ouest américain

Plusieurs personnalités ont retenu notre attention concernant la situation des personnes transgenres dans l’Ouest américain. 
Nous pensons par exemple à Harry Allen qui, de 1900 à 1922, était l’un des hommes les plus célèbres du nord-ouest des États-Unis. N’oublions pas que l’Ouest états-unien était encore vaste et sauvage à l’époque ; il était perçu comme un espace de liberté, où les gens pouvaient faire fortune, échapper à la loi ou commencer une nouvelle vie. Allen a fait les trois. Il se mit hors la loi dès les années 1890, et fut incarcéré pour vol, vagabondage, ou pire. Quel que soit le crime commis, Allen semblait toujours suspect, car il refusait de porter des vêtements de femme. Il s’habillait en cow-boy, gardait ses cheveux courts et parlait avec une voix grave.

« Je n’aimais pas être une fille (…) Il me semblait donc impossible de faire de moi une fille, et décourageant de penser que je serais exclu du genre féminin, j’ai donc conçu l’idée de devenir un homme. » Harry Allen.

Seattle Sunday Times, 1908

En 1912, Allen fut arrêté à Portland pour « esclavage blanc », alors qu’il traversait les frontières du pays avec une femme nommée Isabelle Maxwell, une prostituée qui semblait-il était sa compagne. La police de Portland condamna Allen à une peine de 90 jours de prison pour « vagabondage », l’une de ces accusations vagues que l’on utilisait pour blâmer quelqu’un de sa non-conformité à son genre. Dans une interview au Seattle Sunday Times en 1908, Allen exprima son malaise par rapport à son sexe de naissance. « Je n’aimais pas être une fille. Je ne me sentais pas comme une fille et je n’ai jamais ressemblé à une fille », a-t-il déclaré. « Il me semblait donc impossible de faire de moi une fille et décourageant de penser que je serais exclu du genre féminin, j’ai donc conçu l’idée de devenir un homme. »

Prenons également l’exemple de Jeanne Bonnet qui, assignée femme à la naissance, fut arrêtée à plusieurs reprises à San Francisco pour s’être habillée comme un homme, bien que Bonnet ait expliqué ce choix vestimentaire comme étant un choix professionnel (elle travaillait comme chasseuse de grenouilles, un travail pour lequel il aurait été difficile de porter une robe). Nous notons qu’il y a beaucoup plus de cas d’hommes transgenres que de femmes transgenres. Cela peut s’expliquer notamment par le fait que les femmes transgenres avaient peu d’intérêt à vivre en tant que femmes, puisqu’elles auraient perdu en confort et en sécurité : les femmes étaient à l’époque oppressées et régulièrement agressées. 

Nous connaissons cependant l’histoire de Mme Nash. Née au Mexique et assignée homme à la naissance, elle épousa trois hommes différents. Lorsque Nash mourut de l’appendicite en 1878, la femme préparant son corps pour l’inhumation découvrit son sexe assigné. Dans les mois qui suivirent, les journaux nationaux évoquant son cas affirmèrent que Mme Nash leur avait toujours semblé suspecte, mais les récits des personnes la connaissant la décrivant comme une femme respectée, une sage-femme et une cuisinière réputée, ils ne sont jamais allés plus loin. Nash, qui était d’origine mexicaine, a également évoqué sa nationalité comme moyen de semer le doute sur son personnage, selon Boag. Ce n’était pas rare, car les descriptions racialisées de l’époque étaient liées à une forme « d’efféminité », du moins dans le cas des femmes trans.

Les hommes et les femmes avaient chacun leur rôle et leur place dans la société de l’époque

Comment la transidentité était-elle perçue ?

Les journaux de l’époque, de même que les historiens, n’arrivaient pas réellement à comprendre le comportement de ces personnes transgenres, qui étaient alors perçues comme des anomalies. Nous devons garder à l’esprit que les États-Unis étaient à l’époque un pays dominé par un système patriarcal. Les hommes étaient violents, les hommes devaient être “forts” et les femmes étaient oppressées. Nous pouvons donc comprendre le choix de certaines femmes qui à l’époque se travestissaient en hommes pour des raisons de sécurité ou pour accéder à un certain pouvoir. 

En effet, « si les gens pensaient que vous étiez un homme, vous n’étiez pas dérangé ni agressé ; en outre, il y a de fortes chances que certaines femmes travesties en hommes aient eu un emploi mieux rémunéré », nous informe Boag. Cela changeait donc la donne, à l’époque où le meilleur travail que la plupart des femmes pouvaient espérer était de faire la cuisine ou le ménage. La possibilité de se créer une nouvelle identité était donc plus facile pour les hommes transgenres que pour les femmes transgenres.

Harry Allen.

L’identité d’Allen, dont nous vous avons parlé plus haut, fascina les journaux de l’époque. Qualifié de « rebut de l’Occident » pour ses nombreuses bagarres dans les saloons, sa contrebande, et ses vols de chevaux, il impressionnait par son air fanfaron et son penchant pour les alcools forts. Allen s’épanouit donc en s’habillant en homme, et travailla comme barman, barbier et docker.

Les journaux locaux de l’époque évoquaient souvent le cas de personnes susceptibles d’être transgenres, mais naturellement, ces publications manquaient du langage ou de la compréhension du genre que nous avons aujourd’hui. Les journaux faisaient alors recette avec des gros titres à “sensation” et des images choc. La compréhension de la transidentité reposait donc sur un mélange entre fascination et dégoût, entre curiosité et rejet pour ces personnes qu’ils estimaient être des anomalies.

Toutefois et selon les recherches de Boag, le sexe attribué à une personne trans était plus susceptible d’être découvert lors d’un décès ou d’une maladie grave, que par les journaux. Quand le bûcheron Sammy Williams, âgé de 80 ans, mourut dans le Montana en 1908, l’employé des pompes funèbres découvrit avec stupeur son sexe de naissance, et abasourdit la communauté qui ne l’avait jamais connu que comme homme.

« The Bob Saloon » in Miles City, Montana, 1880. © Wikipedia, Public Domain

Tout au long de ses recherches, M. Boag n’a pas oublié l’esprit de résilience des transgenres qui ont commencé une nouvelle vie dans ces nouveaux territoires. Il fut très intéressé par le cas d’Alice Baker, qui avait été assignée homme à la naissance et qui travaillait comme institutrice à Harrah, dans l’Oklahoma. Son sexe de naissance n’a pas semblé empêcher Baker de vivre comme elle le souhaitait. Elle reçut de nombreuses propositions de mariage de plusieurs pasteurs évangéliques et d’un avocat, avec lequel elle s’est mariée. « Elle a beaucoup lutté puis réussi à être heureuse malgré tous les revers qu’elle a vécus du fait d’être elle-même. »

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