Depuis son lancement au début des années 1980, Tetris continue de passionner des millions de joueurs à travers le monde. Mais si le principe du jeu est simple, son histoire l’est beaucoup moins : relations tendues entre l’URSS, rivalités dans l’industrie du jeu vidéo… Retour sur ces faits méconnus.
Tout commence en 1984, lorsque le programmeur Alekseï Pajitnov, qui travaille pour le compte du Centre Dorodnitsyn de l’Académie soviétique des sciences, à Moscou, invente « Tetris », un jeu de réflexion novateur au potentiel addictif évident.
Pajitnov s’inspire largement du « Pentominoes », un jeu de logique dans lequel des blocs de bois de différentes formes doivent être assemblés à l’intérieur d’une boîte, et imagine un concept similaire pour son jeu vidéo, avec des blocs composés de quatre carrés tombant du haut de l’écran et guidés par le joueur.
Après plusieurs mois de développement, le prototype est enfin prêt, et le programmeur soviétique décide de le baptiser Tetris, en combinant les mots « tetra » (qui rappelle le nombre de carrés composant les différents blocs de couleur du jeu) et le suffixe« –is », ajouté pour sa sonorité.
Lorsqu’il présente sa création à ses collègues, ceux-ci sont rapidement séduits par le concept proposé et ne tardent pas à faire des copies de « Tetris » sur disquettes et à le partager à leur tour. En l’espace de quelques semaines, le jeu circule à travers tout Moscou.

L’une des copies se retrouve au cœur d’une exposition dédiée aux logiciels informatiques à l‘Institut hongrois de technologie, et attire l’attention d’un certain Robert Stein, qui se trouve être le propriétaire d’Andromeda Software Ltd, un éditeur de logiciels basé au Royaume-Uni.
Stein se rend à Moscou dans le but d’acquérir les droits d’exploitation du jeu créé par Pajitnov, mais découvre rapidement que le destin de Tetris est désormais entre les mains d’Elektronorgtechnica (Elorg), une nouvelle agence créée pour superviser la distribution des logiciels de fabrication soviétique à l’étranger.
Elorg permet finalement à Stein d’exploiter la licence, que ce dernier cède ensuite à Spectrum HoloByte (États-Unis) et Mirrorsoft Ltd (Royaume-Uni) : Tetris devient officiellement le premier logiciel créé en Union soviétique à s’imposer sur le marché américain.
L’accord que Stein a conclu avec Elorg ne couvre que les licences Tetris destinées aux ordinateurs personnels, mais cela n’empêche pas Stein d’assurer à Mirrorsoft que ces droits seront bientôt acquis. En conséquence, l’éditeur britannique signe plusieurs accords de licence avec Atari et Sega pour les consoles et machines d’arcade.
Dans le même temps, Henk Rogers, qui gère la société BulletProof Software, s’intéresse de près à l’exploitation de la licence Tetris au Japon, et réussit à obtenir les droits de distribution du jeu sur les consoles Nintendo par l’intermédiaire du distributeur américain Spectrum HoloByte.

Problème de taille : l’agence soviétique Elorg, propriétaire légale de Tetris, n’a jamais eu connaissance de ces diverses transactions. Le seul contrat qu’elle a officiellement signé avec Stein portait sur les droits informatiques du jeu, et rien d’autre.
Rogers se rend à Moscou pour rencontrer les représentants d’Elorg afin d’obtenir les droits d’exploitation de la licence « Tetris » pour la nouvelle console portable de Nintendo (la fameuse Game Boy) et en profite pour leur faire une démonstration de la version NES du jeu (alors exploitée par Mirrorsoft).
Les Soviétiques, qui viennent de découvrir que la licence a été revendue illégalement par Stein, sont furieux, mais Rogers parvient à les convaincre que la céder à Nintendo constituera un deal des plus juteux.
Le géant japonais obtient les droits d’exploitation de la licence pour ses appareils portables, puis pour ses consoles de salon et bornes d’arcade, ce qui déplaît fortement à Atari. Une bataille juridique haletante s’engage entre les deux éditeurs rivaux, et voit finalement Nintendo obtenir gain de cause.
Ce dernier en profite pour consolider « l’emprise » de Tetris sur les joueurs américains en incluant une copie du jeu avec chaque Game Boy.
Ces transactions se chiffrent à environ 40 millions de dollars mais, ironie du sort, l’inventeur de Tetris ne participe pas aux négociations et n’obtient pas un centime de la part de l’agence soviétique. Devenu proche de Rogers, Pajitnov émigre en Amérique en 1991 et se consacre au développement de jeux, d’abord à son compte, puis pour celui de Microsoft.
Lorsque l’agence soviétique Elorg est dissoute en 1996, Rogers se rend une nouvelle fois à Moscou afin que la propriété intellectuelle du jeu soit restituée à son créateur.
Pour rester dans le domaine du jeu vidéo, revivez la folle ascension de Nintendo, de modeste fabricant de cartes à jouer à géant du jeu vidéo.
