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Ce savant s’est fait ouvrir le crâne pour prouver qu’un cerveau peut être relié à un ordinateur

Il ne voyait aucun autre moyen d'obtenir les données dont il avait besoin

Phil Kennedy avait beau chercher, il ne trouvait aucun autre moyen d’obtenir les données dont il avait besoin. Les résultats de 29 ans de recherches pouvaient partir en fumée s’il ne risquait pas le tout pour le tout. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé un jour inconscient sur une table d’opération à Belize pendant qu’un neurochirurgien sciait le haut de son crâne.

En 2014, ce neurologue et inventeur de 67 ans a fait quelque chose sans précédent dans les annales de l’auto-expérimentation. Phil Kennedy a payé 25 000 dollars un chirurgien en Amérique centrale afin que celui-ci implante des électrodes dans son cerveau pouvant établir une connexion entre son cortex moteur et un ordinateur.

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Avec un petit groupe de pionniers, Kennedy avait développé, dans les années 80, des méthodes révolutionnaires, en plaçant à l’intérieur du cerveau des fils reliés à un ordinateur. Surnommé « le Père des cyborgs« , il est considéré comme le premier à permettre à des patients paralysés de déplacer un curseur d’ordinateur à l’aide de leur cerveau.

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L’objectif scientifique de Kennedy a été de construire un logiciel décodeur pouvant traduire les signaux neuronaux en mots qui sortent d’un synthétiseur vocal. Mais ce travail, réalisé par sa petite entreprise Georgia Neural Signals, a été suspendu. Il ne trouvait plus de volontaires pour sa recherche et avait des problèmes de financement après avoir perdu le soutien des sponsors importants.

En automne 2014, Kennedy a présenté à la Société des Neurosciences de Chicago des études faites sur son propre cerveau qui ont provoqué une inquiétude parmi ses collègues. En prenant des dispositions pour une intervention chirurgicale sur une personne en bonne santé, même lui-même, même au nom de la science, il semblait rompre le serment d’Hippocrate.

PHIL KENNEDY A TOUJOURS ÉTÉ PASSIONNÉ PAR LE CERVEAU

Kennedy, qui est né en Irlande, affirme que son auto-expérimentation a été entraînée par la frustration suite à des problèmes non résolus. En tant que jeune médecin, il était tellement intrigué par le cerveau qu’il est retourné à l’école pour obtenir un doctorat en neurosciences. En dirigeant un laboratoire à l’Institut de technologie de Géorgie dans les années 80, il a développé et breveté un type innovant d’électrode (électrode neurotrophique) constituée d’une paire de fils d’or enfermés dans un cône de verre minuscule. Remplie d’un mélange exclusif de facteurs de croissance, l’électrode stimulait la croissance des neurones limitrophes.

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En 1996, après des tests sur des animaux, la FDA a accepté d’autoriser à Kennedy l’implantation des électrodes à des patients immobilisés par une paralysie grave et incapables de parler. Sa première volontaire nommée Marjory avait la SLA, mais a démontré qu’elle pouvait agir sur un interrupteur par sa seule pensée. Cependant, elle était si malade qu’elle est décédée 76 jours plus tard. Ensuite, en 1998, est venu Johnny Ray, un vétéran du Vietnam de 53 ans qui s’est réveillé d’un coma avec son esprit entièrement intact, mais incapable de bouger quoi que ce soit, sauf ses paupières.

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Kennedy a personnellement supervisé l’implantation des électrodes à au moins cinq volontaires, et en observant un nombre limité de neurones, son équipe a démontré la capacité des patients à déplacer un curseur sur l’écran d’ordinateur et de communiquer en sélectionnant des mots ou des lettres à partir d’un menu.

En 2004, Kennedy avait implanté ses électrodes dans le cerveau d’Erik Ramsey, un bénévole souffrant de paralysie du tronc cérébral suite à un accident de voiture survenu quand il avait 16 ans. Grâce aux données recueillies dans le cas Ramsey, Kennedy et ses collaborateurs continuaient à publier des articles dans des revues de haut niveau, comme PLOS One et Frontiers in Neuroscience. Mais finalement, Ramsey est devenu trop malade pour continuer à participer à la recherche. Entretemps, la FDA avait également retiré l’autorisation d’utiliser les appareils sur de nouveaux patients, suite à l’incapacité de Kennedy de fournir des données plus sécurisées, y compris sur les facteurs neurotrophiques qu’il utilisait pour stimuler la croissance neuronale.

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Kennedy n’a jamais complètement accepté la décision de la FDA (il a pris au moins un autre patient à Belize pour un implant). Il éprouvait aussi des frustrations scientifiques provoquées par le travail avec les personnes handicapées. Les gens immobilisés ne peuvent pas communiquer, sauf par moments à l’aide de sons indistincts ou de leurs yeux, ce qui ajoutait une variable confusionnelle à ses expériences : il ne pouvait jamais connaitre les pensées de son patient avec certitude.

IL A ÉCRIT UN ROMAN DE SCIENCE-FICTION DANS LEQUEL LE PERSONNAGE PRINCIPAL INCARNE LE TRIOMPHE DE SA PROPRE TECHNOLOGIE

À l’automne 2012, Kennedy a autopublié un roman de science-fiction intitulé 2051, qui raconte l’histoire d’Alpha, un pionnier de l’électrode neurale d’origine irlandaise, comme son auteur. Âgé de 107 ans et doté d’un cerveau câblé à un robot, ce personnage incarne le triomphe de sa propre technologie. Au moment où il publie son roman, Kennedy sait déjà quelle sera sa prochaine démarche. L’homme qui était devenu célèbre pour l’implantation de la première interface de communication cerveau-machine à un patient humain va faire une nouvelle fois quelque chose que personne n’a jamais fait auparavant.

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Kennedy a compris que pour faire avancer sa recherche, il était indispensable de trouver un cobaye valide. Pendant presque un an, il a cherché un bénévole touché par la SLA qui conservait encore ses capacités vocales, dans l’espoir de lui faire subir une intervention chirurgicale. « Je n’en trouvais pas. Ainsi, après avoir mûrement réfléchi, j’ai décidé de le faire sur moi-même », dit-il. « Certains pensaient que j’étais courageux, d’autres que j’étais fou », se souvient Kennedy.

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L’intervention chirurgicale a eu lieu en juin 2014, dans un petit hôpital de la ville de Belize. Avant de monter à bord de son avion, Kennedy a fait tout ce qu’il pouvait pour se préparer. Au sein de sa petite entreprise, Neural Signals, il a fabriqué les électrodes que le neurochirurgien devait implanter dans son cortex moteur. Il a mis de côté assez d’argent pour subvenir à ses besoins pendant quelques mois si la chirurgie tournait mal. Il avait mis à jour son testament et informé son fils aîné de ses projets.

A Belize, les médecins ont cru indispensable de souligner les dangers de l’expérience. Toute ouverture de crâne provoque un risque de décès certes petit, mais bien réel. Réveillé après une première intervention chirurgicale de 11 heures et demie, Kennedy ne pouvait pas répondre au chirurgien qui lui adressait la parole. Il ne prononçait que des syllabes et quelques mots épars, mais semblait avoir perdu cette « colle » qui les liait en phrases.

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Lorsque Kennedy saisit un stylo et essaya d’écrire un message, les médecins découvrirent des lettres aléatoires griffonnées sur une feuille. A un moment, son chirurgien crut avoir commis l’irréparable, laissant son patient handicapé à vie…

Les médecins ont expliqué plus tard que sa tension artérielle avait grimpé au cours de l’opération, provoquant un œdème du cerveau et conduisant à une paralysie temporaire. « Je n’ai pas eu peur », dit Kennedy. « Je savais ce qui se passait. C’est moi qui avais inventé cette intervention. » Les effets secondaires étaient très graves, mais Kennedy affirme avoir entièrement récupéré pour retourner à Belize afin de subir une deuxième intervention de 10 heures. Elle a eu lieu plusieurs mois plus tard et a permis au chirurgien d’implanter les éléments électroniques qui lui permettraient de recueillir des signaux de son propre cerveau.

« IL Y A UNE LONGUE TRADITION DE CHERCHEURS EN MÉDECINE EXPRÉRIMENTANT SUR EUX-MÊMES »

Les collègues de Kennedy et certains de ses anciens patients ont été impressionnés par ce qu’ils ont appelé « l’approche Indiana Jones » de Kennedy à la science : cette façon de briser les règles standard de la recherche, en jouant à la roulette avec sa santé. Mais aux yeux de quelques confrères, ses décisions étaient insensées, et même contraires à l’éthique médicale. Pourtant, il y a eu des cas dans l’Histoire où les auto-expériences ont porté leurs fruits. En 1984, un médecin australien nommé Barry Marshall a bu un gobelet rempli de bactéries afin de prouver qu’elles provoquaient des ulcères à l’estomac. Plus tard, il a reçu le prix Nobel. « Il y a eu une longue tradition de chercheurs en médecine expérimentant sur eux-mêmes, parfois avec de bons résultats et parfois sans », dit Jonathan Wolpaw, chercheur en interface cerveau-ordinateur au Wadsworth Center à New York. « Kennedy s’inscrit dans cette tradition. »

futur-science-fiction12Après son retour à Duluth, en Géorgie, Kennedy a poursuivi l’expérience dans son laboratoire, en grande partie seul, en enregistrant ses neurones lors de la répétition de 29 phonèmes à haute voix, puis en imaginant leur prononciation en silence. Il fit de même avec environ 290 mots. Kennedy dit que ses premières conclusions sont « extrêmement encourageantes ». Il affirme avoir établi une corrélation entre les sons et les différentes combinaisons des 65 neurones, qui pourrait permettre de développer un décodeur de la pensée.

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Mais il y a eu aussi un imprévu. Kennedy avait espéré vivre avec les implants dans le cerveau pendant des années, en collectant des données, améliorant son contrôle et publiant des articles. Mais l’incision faite dans son crâne ne s’est jamais entièrement refermée, créant une situation dangereuse. Après quelques semaines de collecte de données, Kennedy a été contraint de demander à des médecins d’un hôpital de Géorgie d’enlever les implants. Cette opération a coûté 94 000 dollars. Kennedy a présenté la demande de remboursement à sa compagnie d’assurance qui selon lui aurait payé 15 000 dollars.

Kennedy attribue cette marche arrière à sa décision de construire des électrodes extra larges et les installer à un angle inhabituel afin qu’elles soient plus faciles à manipuler – une décision qu’il croit maintenant erronée. « Mais je m’en suis tiré, donc je suis heureux », dit-il. « J’ai eu quelques bosses et ecchymoses après l’opération, mais j’ai gagné quatre semaines de bonnes données. Je vais pouvoir les exploiter pendant une longue période. »

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L’histoire de ce chercheur explorant l’intérieur de son propre crâne est à peine croyable, mais elle est loin d’être unique. De tous temps, il y a eu des scientifiques courageux et tenaces, bravant les dangers et même risquant leur vie pour faire avancer la recherche. Si ce sujet vous intéresse, découvrez comment les scientifiques peuvent analyser votre intelligence en analysant vos scanners cérébraux.

Par Ida Junker-Ceretti, le

Source: Wired

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