Comment les peintres du XIXe siècle représentaient le Moyen Âge ?

Comment les peintres du XIXe siècle représentaient le Moyen Âge ?

La Renaissance et le Néoclassicisme ont relégué, plusieurs siècles durant, la période Médiévale dans les tréfonds de l’obscurantisme. Pourtant, dès la fin de l’Ancien Régime et plus encore au XIXe siècle, le Moyen Âge revient à la mode. Il traverse alors le long du XIXe siècle au grès des retournements politiques et des découvertes d’une science nouvelle : l’archéologie.

Le Moyen Âge est une vaste période historique dont les limites le plus souvent admises sont la chute de l’Empire romain d’Occident en 476, et la chute de Constantinople et donc de l’Empire romain d’Orient en 1492.

ÉVOLUTION STYLISTIQUE DES REPRÉSENTATIONS

Victor SCHNETZ, Charlemagne, entouré des ses principaux officiers, reçoit Alcuin qui lui présente des manuscrits, ouvrage de ses moines, 1830, conservé au musée du Louvre (Paris)

Les premières représentations du Moyen Âge prêtent aujourd’hui à sourire au regard de nos connaissances actuelles. Le style troubadour, très apprécié du début du XIXe siècle jusqu’à la révolution de 1848 pour sa valeur décorative, montre un Moyen Âge idéalisé, voire théâtralisé. L’on y voit de grands rois des temps jadis, des héros valeureux, de gentes dames dans des atours, et des architectures gothiques. Moyen Âge et Renaissance sont abordés avec une certaine similitude, que ce soit dans les coiffures, les vêtements, l’architecture ou l’ameublement.

Il n’est ainsi pas rare, dans ce type stylistique de tableaux, de croiser Charlemagne habillé de manière composite entre bas Moyen Âge et Renaissance, dans un décor totalement anachronique. On note pourtant une grande recherche des détails dans un style néoclassique, même si ceux-ci se révèlent inexacts, ils apportent, en l’état des connaissances des artistes et du public de l’époque, des éléments de vraisemblance.

LE STYLE TROUBADOUR, TRÈS APPRÉCIÉ DU DU XIXe SIÈCLE JUSQU’À LA RÉVOLUTION DE 1848 POUR SA VALEUR DÉCORATIVE, MONTRE UN MOYEN ÂGE IDÉALISÉ, VOIRE THÉÂTRALISÉ

Ary Sheffer, Lénore. Les morts vont vite, Palais des Beaux-Arts de Lille (Nord).

Parallèlement au style troubadour se développe le style romantique. Un style pictural nerveux, prisé pour ses compositions magistrales et ses sujets pleins de fougues. Les inspirations sont plus souvent littéraires que réellement historiques. Delacroix peint quelques œuvres remarquées sur la période médiévale, mais c’est assurément Ary Scheffer qui s’avère être l’interprète le plus saisissant du Moyen Âge romantique.

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle se développe une peinture historisiste que l’on qualifie le plus souvent aujourd’hui de style pompier avec un certain dédain. Pourtant, les peintres historicistes alliaient une grande précision picturale à un sens aigu de l’exactitude historique.

Jean-Paul Laurens, Le Pape Formose et Etienne VI – Concile cadavérique de 897, 1870, Musée d’Art de Nantes

Cette approche presque historienne est particulièrement visible dans les tableaux représentant le haut Moyen Âge, période alors presque inconnue du grand public. Pour rendre leurs tableaux toujours plus proches de la réalité, ils lisent les sources anciennes, visitent les jeunes musées d’histoire et d’archéologie. Ainsi, il n’est pas rare de découvrir, dans un tableau d’Evariste Vital Luminais ou de Jean-Paul Laurens, des objets et tissus présentés dans des musées. Ils choisissent aussi bien des sujets historiques que des scènes plus intimistes dans les thématiques ou les formats.

Gaston Bussière, Jeanne d’Arc, la Prédestinée, 1909, Musée des Ursulines de Mâcon

Les peintures historicistes sont généralement assez éloignées des grandes compositions tourbillonnantes des périodes précédentes. Ce courant artistique, décrié jusqu’à une période récente, est entré en concurrence avec l’impressionnisme et tous les courants qui en ont découlé. Présenté dans les Salons, les peintures historicistes étaient jugées par la critique comme des œuvres bourgeoises dont la précision renvoyait aux « collectionneurs de boutons », un art érudit et désuet, bien loin de la fougue colorée et vivante des impressionnistes intéressés par la vie contemporaine et les « vrais gens ».

Enfin, à la toute fin du XIXe siècle, les peintres symbolistes, dont Gaston Bussière, proposent des toiles au sujet médiéval dont l’intérêt repose sur l’évocation du mystère religieux, une sorte de mysticisme vaporeux d’où émergent les figures.

CONTEXTE POLITIQUE

Abeilles en or du roi Childéric Ier : La tête et le thorax sont en or, les ailes sont incrustées de grenats. Au revers, une attache, BNF

Le contexte politique a influencé les représentations du Moyen Âge bien au-delà de ce que l’on imagine actuellement. Ainsi, quelques années avant la Révolution, la noblesse française, en particulier la noblesse d’épée, aspire à retrouver ses origines dans les tréfonds du Moyen Âge, en guise de légitimité face à la noblesse de robe, plus récente et souvent vue comme « parvenue ». La Révolution met un coup d’arrêt à cette évolution.

Napoléon, lui aussi avide de légitimité, apprécie la figure de l’empereur d’Occident Charlemagne, et prend l’emblème des abeilles en référence à celles retrouvées dans la tombe de Childéric Ier, père de Clovis, en 1653, à l’occasion de travaux de reconstruction de l’hospice Saint-Brice, à Tournai. Le trésor est rapidement acquis par Louis XIV qui souhaite ainsi récupérer les reliques de l’un des premiers rois francs. L’impératrice Joséphine et sa fille, la reine Hortense, sont friandes de sujets troubadours. La Guerre de Cent ans est mise en avant pour ses épisodes de luttes héroïques voire victorieuses contre la perfide Albion, que Napoléon avait en horreur.

Horace Vernet (1789-1863), Bataille de Bouvines gagnée par Philippe Auguste, Versailles

Mais, c’est véritablement sous la Restauration que le Moyen Âge revêt une importance nouvelle. Il s’agit pour Louis-Philippe de justifier la Restauration en rappelant l’histoire de la grandeur du royaume de France et de sa royauté victorieuse. Clovis, Charlemagne, Philippe Auguste, Saint-Louis et tant d’autres sont convoqués dans de grandes compositions de batailles victorieuses, dans la Galerie des Batailles du château de Versailles, dont la réalisation débute en 1833.

Le château de Versailles, transformé en Musée de l’histoire de France par le Roi Citoyen, renferme également une galerie des rois de France, illustrée par des portraits à l’effigie de chacun des monarques. Ces portraits très célèbres illustrent toujours des livres d’histoire, quand bien même leur vraisemblance historique est remise en cause. D’autres tableaux sur les grandes dates de l’histoire des rois de France sont également commandés.

Vercingétorix jette ses armes aux pieds de Jules César par Lionel Royer, 1899, Musée CROZATIER du Puy-en-Velay

La Seconde République et le Second Empire, mettent un coup d’arrêt au style troubadour, mais la célébration des grandes figures nationales demeure, à l’image du Premier Empire. Il faut tout de même ajouter que Louis Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, est passionné d’archéologie. Il encourage les fouilles à Alésia fonde le musée national d’archéologie de Saint-Germain-en-Laye.

Joseph Blanc (Français, 1846-1904): La bataille de Tolbiac, toile marouflée, Panthéon de Paris, France

Sous la Troisième République, alors que plusieurs pays d’Europe sont en pleine construction de l’État Nation, la France a besoin de se reconstruire physiquement et moralement après la guerre Franco-prussienne et l’humiliante défaite de Sedan, en 1870, qui a vu la perte de l’Alsace et la Lorraine. La figure de Charlemagne, également réclamée par les prussiens puisqu’il est enterré à Aix-la-Chapelle, est abandonnée au profit de son neveu Roland dont la mort à Roncevaux évoque la défaite glorieuse. Clovis, qui a combattu victorieusement le peuple Alamans à Tolbiac, est également convoqué jusque dans le Panthéon. La figure héroïque de Jeanne d’Arc prend également de plus en plus d’ampleur en tant que défenderesse de la France.

CONTEXTE SCIENTIFIQUE

Évariste Vital Luminais, La mort de Chramm, musée des beaux-arts de Brest

Le contexte scientifique explique également les évolutions des représentations du Moyen Âge dans la peinture du XIXe siècle. En effet, au début du XIXe siècle, le Moyen Âge est encore plongé dans l’obscurité des Lumières. Les seuls témoignages sont les statues et les vitraux des églises, ainsi que les miniatures des époques romanes et surtout gothiques. Le Musée des Monuments Français d’Alexandre Lenoir inspire de nombreux artistes de différents courants et permet de sauver de nombreuses œuvres médiévales.

Progressivement, les sources anciennes sont redécouvertes et retraduites. Ainsi, les écrits de Grégoire de Tours, de Frédegaire, d’Alcuin, puis les grandes chroniques de France apportent de précieux renseignements sur le Moyen Âge, et des sujets saisissants comme les assassinats de princes mérovingiens ou encore les reines malheureuses.

Philastre Fils, Meurtre de la reine Galswinthe, Musée municipal de Soissons

Mais il faut attendre le développement de l’archéologie pour voir de réelles avancées dans l’exactitude de la représentation médiévale. Les sépultures médiévales, en particulier mérovingiennes, sont riches en bijoux, en armes et en petit mobilier. Les reliquaires contiennent des tissus de diverses époques du Moyen Âge. Des casques et des éléments d’armures sortent de terre, de même que les traces d’anciens palais et châteaux. L’archéologie étant alors une science très jeune et ne disposant pas de toutes les technologies de datation actuelle, il arrivait que les datations des objets soient erronées vis à vis de nos connaissances du XXIe siècle.

Hélas, les clichés sur la période se sont déjà rependus dans la population, ce qui explique que, parallèlement aux œuvres des consciencieux peintres historicistes, cohabitent des œuvres comportant de nombreuses inexactitudes et anachronismes qui ont toujours cours actuellement, contribuant à une méconnaissance du foisonnant Moyen Âge.

A la rédaction, nous avons été très surpris par les raisons politiques et « scientifiques » ainsi que par les évolutions remarquables des représentations du Moyen Âge dans la peinture française du XIXe siècle. Si la peinture du XIXe siècle vous intéresse, nous vous conseillons de (re)découvrir la fascinante et macabre histoire du Radeau de la Méduse. Si vous êtes plutôt friand de merveilles médiévales, votre choix se portera probablement plus vers le magnifique Livre de Kells.

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