Un héritage inestimable : écoutez la musique jouée par les habitants de la Grèce antique

Au cours de l’époque classique de la Grèce antique (Ve et IVe siècles avant J.-C.), la musique est le prisme culturel d’un monde hellène raffolant de poètes et artistes, avec comme figure de proue le très célèbre Homer. D’autres artistes à l’image de Cratès ou Sappho ont également composé des oeuvres musicales allant fréquemment de pair avec une partie dansée. Ainsi, la partie culturelle et musicale de la société hellène occupe une place centrale dans les sociétés antiques, et son développement est majeur tant il définit le quotidien de la population.

 

Une redécouverte

Ces musiques n’ont pas été entendues depuis plus de 2000 ans. Les textes littéraires que nous avons en notre possession nous donnent des informations capitales sur les tempos, les rythmes, les mesures, instruments utilisés, les effets… La musique grecque antique se compose, comme toute musique, de voix, d’instruments, de rythmes et de mélodies. Deux principaux instruments se démarquent dans les sources et accompagnent régulièrement les représentations musicales antique : la lyre, bien connue, et le aulos.

Instrument précurseur du haut-bois, il est très utilisé pour les rites sociaux et religieux de l’Antiquité, d’abord par les Grecs puis par les Romains qui le nomme tibia. Composé d’un tuyau percé de trous, il est souvent utilisé par paire de deux afin d’obtenir des sonorités uniques et riches. Le joueur d’aulos, qu’on nomme aulète, dispose d’un rôle prépondérant dans la musique puisqu’il est d’office chef de l’orchestre antique. Il est également une des figures majeures lors de chaque jeux panhelléniques.

Malgré toutes ces informations dont nous avons hérité, imaginer la sonorité de l’univers musical grec nous est compliqué si l’on ne dispose que de paroles. Les termes utilisés restent évasifs, compliqués et non adaptés à notre vocabulaire contemporain. Difficile de ne pas les interpréter d’une façon différente et biaisée des Grecs de l’époque. Les reconstructions effectuées jusque récemment semblent alors bien différentes de ce que l’on imagine au départ, et la première écoute nous semble souvent bizarre voir angoissante. Beaucoup considèrent en conséquence que la musique de la Grèce classique est un art perdu, et que sa reconstruction partielle ne permet en aucun cas d’en jouir. Cependant, les évolutions technologiques et études menées depuis 2013, pour approfondir les connaissances sur ce sujet encore trop flou, nous donnent des nouvelles approches qui changent la donne.

 

L’auloi , élément déterminant dans la recherche

Le terme auloi désigne une transcription en français du grec ancien. Les avancées dans le domaine ont été massives au cours des dernières années, ce qui a permis des approches plus précises et complètes de la musique antique hellène. Des chercheurs scientifiques comme Robin Howell ou encore ceux affiliés au Music Archaeology Project ont été les artisans de ces progrès. Du côté pratique, les résultats sont joués par des cornemuseurs talentueux, capables de manier des instruments sortant de l’ordinaire et qui nécessitent une maitrise poussée, c’est notamment le cas de Barnaby Brown et Callum Armstrong.

La rythmique est un élément central dans toute forme de musique, et c’est également le cas pour la musique antique. Les différents rythmes proposés peuvent être considérés comme des dérivés de notre métrique contemporaine de par leur ressemblance sur nombre de points. Puisque nous parlons d’une époque antique, les instruments de chronométrage du temps précisément n’existaient pas, alors le tout est basé sur la durée des syllabes de chacun des mots, créant ainsi un mélange d’éléments courts et longs. Malgré le fait que nous n’ayons aucune indication concernant un éventuel tempo, il est cependant assez aisé de savoir si un chanteur devait aller à un rythme lent ou rapide.

 

 

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L’harmonie de la musique grecque antique ?

C’est sur cet élément que les critiques se basent pour définir la musique antique grecque comme un art perdu. Des auteurs comme Platon, Aristote ou Aristoxenus donnent des éléments sur cet aspect à travers leurs ouvrages, mais le tout reste théorique. En revanche, la découverte de papyrus ou des pierres gravées depuis 1581, compilés en plus de 60 fragments conservés, sont l’objet d’immenses travaux de compilation, de transcription et d’interprétation. Tout cela dans le but de comprendre davantage la musique antique.

Une pièce de papyrus trouvée en 1892, nommée Katolophyromai, admirablement conservée, nous permet d’obtenir des informations majeures sur une tragédie athénienne, celle d’Oreste, le dernier des enfants d’Agamemnon, roi de Mycènes. Elle est datée de 408 avant J.-C., et possède des indications et notations sur l’aspect musical, et non uniquement lyrique. Pendant longtemps cette pièce a posé des problèmes de déchiffrage, mais les avancées technologiques permettent dorénavant d’en savoir beaucoup plus et de déchirer ce type de document.

Ainsi, les chercheurs ont pu découvrir des indications sur la tonalité qui, par exemple, décline quand est prononcé le mot « complainte ». La partition est centrée autour d’une tonalité générale avec de légères variations offrant une véritable richesse à l’oeuvre. Dans une volonté pratique d’y voir plus clair, une reconstruction en conditions réelles a été réalisée en utilisant toutes ces avancées majeures, en 2016, suivant les indications de ce papyrus. Faisant recourt à un choeur lyrique et un aulos, l’instrument à vent, la représentation s’est déroulée dans le musée d’Ashmolean à Oxford en juillet 2017. Si cette représentation n’est probablement pas identique dans l’intégralité à ce qui se faisait à l’époque classique grecque, c’est probablement celle qui se rapproche le plus et permet de nous faire une idée.

En Europe, il est souvent considéré que la musique occidentale a initialement démarré avec les chants grégoriens du IXe siècle de notre ère ; cependant, les connaissances supplémentaires sur les textes musicaux grecques pourraient relancer le débat et propulser la musique hellène antique comme la racine de l’histoire de notre musique..


La terre est ma patrie et l’humanité, ma famille

— Khalil Gibran