Un incendie peut-il modifier l’atmosphère à plusieurs milliers de kilomètres de ses flammes ? Les satellites révèlent que certaines fumées franchissent désormais la stratosphère, filtrent le rayonnement solaire et perturbent des équilibres climatiques longtemps considérés comme presque hors d’atteinte.

Les pyrocumulonimbus, des colonnes de feu capables de percer la stratosphère terrestre
Un feu de forêt ordinaire libère sa fumée dans les basses couches de l’air, où les vents et la pluie finissent par la disperser. Mais lorsqu’un incendie devient gigantesque, la chaleur déclenche une ascension explosive. L’air brûlant entraîne cendres, vapeur d’eau et particules à des vitesses capables de fabriquer un véritable orage.
Ce monstre porte un nom presque imprononçable : le pyrocumulonimbus, ou pyroCb. Semblable à un cumulonimbus né des flammes, il peut atteindre 15 kilomètres d’altitude, parfois davantage, et traverser la frontière de la stratosphère. La NASA le compare volontiers à une cheminée géante, capable d’expédier la pollution là où la pluie ne peut plus la nettoyer.
Les satellites d’observation révèlent des panaches de fumée à l’échelle planétaire
Depuis le sol, le phénomène paraît presque invisible. Les satellites, eux, auscultent l’atmosphère couche par couche grâce à des lidars et des capteurs optiques. En juin 2025, la mission européenne EarthCARE a ainsi détecté des couches de fumée canadienne étirées sur plus de 5 000 kilomètres, jusque dans les hautes latitudes arctiques.
Les observations des grands feux australiens de 2019 et 2020 ont révélé une scène encore plus étonnante. Une masse de fumée chauffée par le Soleil a formé un vortex autonome d’environ 1 000 kilomètres de diamètre. Celui-ci a parcouru près de 66 000 kilomètres en treize semaines, tout en montant progressivement dans la stratosphère.
Le panache a finalement atteint environ 35 kilomètres d’altitude, bien au-dessus des avions de ligne. Ce comportement s’explique notamment par le carbone noir : en absorbant la lumière, les particules réchauffent l’air environnant et continuent leur ascension. La fumée devient alors, d’une certaine manière, son propre ascenseur atmosphérique.
Les aérosols de fumée, un filtre solaire aux effets climatiques encore sous-estimés
Installées aussi haut, les particules peuvent persister durant des semaines ou des mois. Elles réfléchissent une partie du rayonnement solaire vers l’espace, mais en absorbent également une autre. Résultat : elles peuvent refroidir légèrement la surface tout en réchauffant localement la stratosphère, avec des conséquences complexes sur les vents et la circulation atmosphérique.
La comparaison avec les éruptions volcaniques est tentante, mais imparfaite. Le soufre volcanique forme surtout des aérosols réfléchissants, tandis que la fumée contient des particules sombres et absorbantes. Les incendies australiens auraient injecté environ un dixième de la masse d’aérosols libérée par l’éruption du Pinatubo, une proportion remarquable pour un phénomène biologique.
Les modèles climatiques face à l’impact croissant des mégafeux sur l’atmosphère
Pendant longtemps, les modèles ont traité ces injections stratosphériques comme des événements rares. Cette hypothèse devient fragile. Une étude publiée dans Science estime que les pyrocumulonimbus influencent déjà la quantité moyenne d’aérosols présente dans la stratosphère. Plus de la moitié de plusieurs dizaines de puissantes poussées observées auraient directement franchi cette limite atmosphérique.
L’enjeu ne concerne pas uniquement la température. La fumée peut modifier la chimie de l’ozone, notre bouclier contre les rayons ultraviolets. Après les incendies australiens, les chercheurs ont observé des perturbations inédites, parfois concentrées dans les vortex chargés de particules. La couche d’ozone apparaît donc plus vulnérable aux mégafeux qu’on ne le supposait.
La NASA et le Naval Research Laboratory ont lancé en 2026 la mission INSPYRE pour examiner directement ces nuages de feu, leurs particules et leurs effets radiatifs. Car si le réchauffement favorise des incendies plus intenses, ceux-ci pourraient à leur tour modifier le système climatique. Une boucle encore mal comprise se dessine : jusqu’où les flammes terrestres transformeront-elles le ciel ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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