Dans le Xinjiang — la région la plus à l’ouest de la Chine, frontalière du Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizistan et d’une partie du Cachemire —, près de deux millions de Ouïghours sont encore internés de force dans des « camps de rééducation politique » par les autorités chinoises. Des notes et rapports provenant directement du gouvernement chinois ont été récemment révélés, offrant un regard sur ses ambitions — rien d’autre qu’un « génocide culturel » par la violence morale et physique systématique frappant tout un peuple, selon la formule d’Adrian Zenz, chercheur indépendant qui a le premier alerté l’opinion sur leur sort. 

Une histoire douloureuse entre les Ouïghours et la Chine 

Cette communauté musulmane turcophone, qui constitue 45 % de la population de la région, fait partie de cet ensemble historique qu’est le Turkestan, cette vaste région étendue entre la mer Caspienne et le Xinjiang où vivent différentes populations avec des racines turques communes. Les tensions entre l’Etat chinois et la communauté ouïghoure tiennent depuis longtemps. Ces deux derniers siècles, les Ouïghours se sont souvent battus pour leur indépendance et le « Turkestan oriental » fut divisé entre des révoltes, des proclamations d’indépendance et des régimes semi-autonomes au sein de la Chine. C’est en 1950 que l’Ouïghouristan passe définitivement sous le contrôle de la Chine communiste. 

Les révoltes et autres tentatives d’insurrection pourtant perdurent, comme en avril 1990 où une manifestation ouïghoure, faisant suite à l’interdiction de la construction d’une mosquée, est brutalement réprimée et laisse 60 morts, ce à quoi des milliers d’arrestations font suite. Le régime craint particulièrement les groupes religieux — comme le Parti islamique du Turkestan, idéologiquement proche d’Al-Qaïda et demandant un Etat islamique au sein du Turkestan oriental, ou encore la Jeunesse du Foyer du Turkestan oriental — mais s’en sert pour justifier toute action répressive sur la communauté, aux yeux d’une Chine de plus en plus islamophobe.

En 1997, une autre manifestation, réprimée par la police qui tire à balles réelles sur la foule, fait 167 morts, et conduit à 5000 arrestations. Sept Ouïghours sont exécutés par la suite, pour l’exemple. En retour, des groupes religieux ouïghours extrémistes, appelant régulièrement l’ensemble de la communauté au jihad, répondent avec des actes terroristes, comme l’attaque d’un poste du Xinjiang en prévision des Jeux olympiques de Pékin 2008 (26 morts), l’attentat de la place Tian’anmen à Pékin en 2013 (5 morts et 40 blessés), ou l’attaque au couteau dans une gare de Kunming (29 morts et 130 blessés). 

Le gouvernement chinois déclare alors en 2014 une « guerre du peuple » contre le terrorisme, afin de reprendre la main sur ce territoire qui, petit à petit, voit un certain retour à des pratiques religieuses — port du voile, respect de la tradition halal, etc. Des pratiques que les autorités ont, avec un certain opportunisme, rapidement considérées comme extrémistes. 

Depuis 2016, la Chine construit donc des « camps de rééducation », ou encore « centres de formation et d’éducation professionnelle » qui, officiellement, éduquent et font s’intégrer pleinement les minorités dans la société chinoise. Dans les faits, certains évoquent un génocide culturel, par la volonté d’effacer systématiquement tout patrimoine historique, culturel et religieux des minorités musulmanes. 

Les camps au service d’un « génocide culturel »

Swawn Zhang, un étudiant canadien traquant ces camps ultra-sécurisés par satellite, expliquait à Libération à l’été 2018, la teneur des « formations » :

« Il y a quatre parties. La « formation militaire », qui consiste à rester debout en rangs ou à marcher au pas, au moins six à huit heures par jour. Les « cours de chinois », où les détenus doivent maîtriser une liste de vocabulaire. « La politique et le droit », soit surtout les pensées du président, Xi Jinping. Enfin, les « compétences professionnelles », comme la cuisine, la soudure et la couture. La formation de base dure trois mois. Les cours de chinois et de politique sont sanctionnés par des examens. Si à l’issue des trois mois, le niveau des prisonniers n’est pas jugé suffisant, ils doivent rester et recommencer. Sans limite de durée. »

Les camps voient des internements de manière non consentie, sont lourdement surveillés et ont leurs forces de police spécifiquement détachées. L’objectif affiché : le lavage de cerveau. Zhang a minutieusement cartographié les camps et en compte près de 94.

Au-delà de l’aspect éminemment pédagogique, vanté par le gouvernement, de nombreuses violences sont exercées sur les minorités parquées dans les camps. Une pression culturelle et psychologique est portée sur les internés : les familles y sont séparées, et tout ce qui a trait à la culture d’origine est proscrit. Parallèlement aux « cours de rééducation politique », les Ouïghours, de confession musulmane, se voient interdire tout échange dans leur langue, leurs tenues traditionnelles, le respect de leurs traditions, et sous la contrainte doivent consommer du porc et des boissons alcoolisées. Le traitement est le même pour des figures culturelles, à l’image d’Ilham Tohti, ancien professeur d’économie dans une université de Pékin enfermé depuis 2014, qui recevait cette année le prix Sakharov 2019.

Entre 2016 et 2017, le nombre d’arrestations a été multiplié par huit, ce qui totalisait 20 % du nombre concernant l’ensemble du territoire. Entre 1,5 et 2 millions de musulmans seraient internés : des Ouïghours en majorité, mais aussi des Kazakhs et Kirgizes. Dans toute la région, les vagues de détention arbitraire — pour un voyage à l’étranger, des soupçons de « séparatisme » ou une visite à des proches internés dont personne ne ressort —, de disparitions, le harcèlement d’intellectuels et la destruction de lieux de culte ou de recueillement sont fréquentes. Les cimetières ouïghours sont vandalisés, les restes de la communauté sont dispersés, rapportait récemment l’AFP.

Dans les camps, la violence est aussi physique, rapportent des observateurs ou des rescapés : les actes de torture seraient fréquents, et une commission présentait récemment à l’ONU ses craintes d’un trafic d’organes systématisé, qui mènerait à la création d’un « réservoir » pour l’ensemble du pays. Le viol des femmes internées serait fréquent, et certains témoignages parlent de pratique de stérilisation forcée. Les internés vivraient dans des conditions d’hygiène critiques, sans accès aux soins dans des infrastructures surpeuplées, pour les enfants comme leurs parents.

À ce jour, très peu d’images ont filtré de ces camps confidentiels, il est difficile de recueillir des images de ces structures ultra-sécurisées. Des images, prises par drone et publiées en ligne en septembre dernier, montraient des dizaines de Ouïghours encadrés par des forces armées, les yeux bandés et le crâne rasé — une vidéo qui semblerait authentique, aux yeux de chercheurs et d’observateurs indépendants.

Depuis fin 2018, le gouvernement tente de persuader du bien-fondé de l’opération aux yeux de médias et représentants de différents pays, dans ce qui s’est révélé une vaste opération de mise en scène.

Le cri d’alerte d’Adrian Zenz, avant les révélations récentes de grands médias

Adrian Zenz, chercheur et spécialiste des minorités réprimées au Tibet et au Xinjiang, fut l’un des premiers à étudier le sort des Ouïghours de notre côté du globe, avant d’alerter l’opinion publique dans de nombreuses colonnes pour le New York Times et le Journal of Politic Risks. Il évoque un « génocide culturel » : plutôt que l’élimination de tout un peuple, le gouvernement préfère lui faire renoncer par la force à son identité afin de poursuivre l’idée d’une identité chinoise unique sous l’égide du parti. Ce lavage de cerveau à grande échelle est, selon Zenz, la version plus élaborée de la tentative de déculturation des populations du Tibet duquel venait le haut fonctionnaire Chen Guanguo, arrivé à la tête du Xinjiang en 2016. 

Jusqu’ici, le gouvernement niait radicalement toute illégalité dans le traitement de la population ouïghoure, en avançant toujours le même jargon sur la vocation éducative, quasiment civilisatrice, de l’Etat chinois. Toutes les informations ont été récoltées de manière informelle — par des images satellite, par des entretiens, par des investigations poussées. Il y a quelques jours, le NYT a eu accès à des centaines de pages de consignes officielles concernant le traitement des minorités du Xinjiang.

Zenz explique que les communiqués officiels sur la gestion du Xinjiang diffèrent complètement des ordres qui émanent du gouvernement : les messages officiels transpirent de jargon et de périphrases, qui selon lui, ne « semblent servir aucun autre objectif logique que la confusion ». Mais au sein du gouvernement et devant les responsables du parti, le président Xi Jinping aurait demandé d’agir, à la suite de l’attaque terroriste de 2014, sans « absolument aucune pitié » avec les Ouïghours. Dans un « guide » donné aux autorités locales sur la ligne à suivre et les discours publics à adopter sur les camps, les consignes incluent des menaces aux étudiants revenant au pays qui, en demandant des nouvelles de leur famille, se verraient répondre que le sort de cette dernière dépendrait de leur attitude. « Ce guide recommandait des réponses de plus en plus fermes annonçant aux étudiants que leurs proches avaient été « infectés » par le « virus » du radicalisme islamique et devaient rester en quarantaine pour leur guérison. Les officiels avaient pour consigne de dire que même les grands-parents et membres de la famille qui semblent trop âgés pour montrer des signes de violence ne pouvaient être épargnés. »

Le gouvernement chinois a rapidement démenti.

Pendant ce temps, des Ouïghours volontaires vivant en dehors de Chine tentent de retrouver l’identité de tous les prisonniers par des témoignages, des photos et vidéos des proches internés.

Il a quelques jours, l’ICJJ — le Consortium international des journalistes d’investigation — a pourtant dévoilé dans dix-sept médias internationaux des directives de l’Etat chinois portant sur les conditions d’internement : la surveillance doit être permanente afin d’éviter tout risque d’évasion, même au sein des sanitaires. Chaque dortoir, couloir et escalier est verrouillé à double tour. Les « China Cables » offrent un éclairage supplémentaire sur l’« éducation idéologique » au sein de ces camps, qui passe notamment par de nombreux cours sur « la pensée de Xi Jinping et le XIXe congrès », mais aussi sur l’après-camps, pour ceux qui peuvent en sortir : après la sortie éventuelle, l’« étudiant » « doit être accompagné par du personnel qui le contrôle et le surveille ».

Le gouvernement se targue de l’efficacité des camps, et présente l’opération comme un succès : en juillet dernier, un représentant chinois affirmait que les camps étaient vides à 90 %, et qu’un grand nombre d’étudiants avaient « retrouvé un emploi avec succès ».

Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent et condamnent les agissements de la Chine, même si des intérêts économiques et idéologiques ont aussi poussé de nombreux pays à rester silencieux.

Derrière le musellement idéologique, des enjeux économiques majeurs ?

Certains observateurs lient l’internement et la surveillance systématiques, autrement dit la mise au pas forcée de toute une région derrière l’idéologie du parti, à un titanesque projet d’ouverture de routes de commerce connectant la Chine à l’Europe, l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Afrique : le BRI – Belt and Road Infrastructure, traduisant la volonté d’une nouvelle « Route de la Soie » connectant près de 60 % de la population mondiale. 

Ce projet aux milliers de milliards de dollars est à l’initiative (et la gloire) de Xi Jinping, qui consiste en des investissements massifs dans des routes, des ports et des infrastructures pour la partie « en dur », et des accords de commerce, des accords sur les transports et autres pour ce qui relève de la diplomatie internationale. 

Cette vidéo du média américain Vox explique les implications économiques du BRI, pour placer la Chine au centre de l’économie mondiale [en anglais]

Ses contours sont encore flous : on ne sait encore où sont vraiment les limites de ce projet dont au moins 138 pays à travers le monde se disent déjà partenaires. Les estimations oscillent entre 1 et 8 billions de dollars (ou entre 1 000 et 8 000 milliards de dollars), et la Chine semble faire planer le doute sur les dimensions du projet : Jonathan E. Hillmann, à la tête d’un groupe d’étude sur le développement des stratégies en Asie, explique dans CSIS qu’« à son annonce en 2013, le projet avait deux composantes majeures : une « ceinture » routière intercontinentale autour de l’Eurasie, et une « route » maritime à travers l’océan Indien, poussant jusqu’à l’Europe par le canal de Suez. Depuis son annonce en 2013, cette vision s’est étirée jusqu’à l’Arctique, le cyberespace et la conquête spatiale. » Hillmann interroge aussi la consistance des partenariats : « La participation au BRI n’offre pas une garantie de faire des affaires avec la Chine, ni une garantie de partenariats commerciaux. »

Les dates de livraison du projet final varient : certains experts jusqu’ici avançaient 2022, la date prévue de fin de mandat du président Xi Jinping (ce dernier a depuis supprimé la limite de temps d’exercice du pouvoir présidentiel). Mais ce projet pourrait aussi s’étendre jusqu’en 2049, pour le centenaire de la République populaire de Chine. Vous pouvez parcourir en détail les projets les plus marquants, comme la ligne ferroviaire directe Yiwu-Londres, grâce aux limpides infographies du South China Post

La région du Xinjiang, tout à l’ouest du pays et frontalière de plusieurs pays d’Asie centrale, se retrouve en plein centre de plusieurs projets déterminants, tels que le China-Pakistan Economic Corridor, la connexion ferroviaire Chine-Kazakhstan, la ligne ferroviaire Chine-Russie-Allemagne-Grande-Bretagne, dont une section est utilisée pour une ouverture ferroviaire vers l’Iran, et l’établissement de pipelines jusqu’à la mer Caspienne ouvrant sur l’Asie centrale. 

Rushan Abbas, activiste ouïghoure en Virginie (USA) dont la famille était portée disparue en février 2019, expliquait alors à Business Insider que la situation dans le Xinjiang « a tout à voir avec le projet phare de Xin Jinping », car le territoire ouïghour se retrouve dans un espace stratégique à son exécution. Adrian Zenz expliquait en janvier dernier au New York Times que « le rôle du Xinjiang a profondément changé avec le BRI » et que les ambitions de la Chine en ont fait une « région fondamentale ». 

La détention arbitraire des communautés minoritaires permettrait ainsi au gouvernement chinois d’asseoir simultanément son pouvoir sur l’ensemble de son territoire, en fédérant chaque région derrière l’idée d’une Chine à l’idéologie unique, tout en s’assurant la possibilité d’étendre son influence stratégique sur presque la moitié de la planète (et au-delà ?), dans un contexte où le bras de fer commercial avec les États-Unis s’est rarement trouvé dans un contexte de telle tension diplomatique. Le pays, en un mot, semblerait prêt au sacrifice de quelques minorités pour consolider son statut dans la gouvernance économique mondiale par le projet d’une envergure encore jamais vue. Quitte à transiger sur les principes les plus élémentaires de droits humains, 70 ans après la proclamation de la République populaire de Chine par Mao Zedong, figure encore tristement tutélaire du parti unique en place.

C’est aujourd’hui à la communauté internationale de ne plus fermer les yeux et de condamner les agissements du gouvernement, au mépris des enjeux économiques et commerciaux avec lesquels la Chine fait pression et achète son immunité.

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Papounet UT
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Papounet UT

Avant de dire que la chine ne respecte pas les droits de l’homme il faudrait déjà regarder que les pays musulmans les respectent. Par qu’ils s’en tapent complètement. De plus il n’y a pas plus homophobe qu’un pays ou l’islam est majoritaire. La Chine ne tient pas à devenir comme… Lire la suite »

Singe
Invité
Singe

2 millions, avant 1 million et pourquoi 10 millions ? Qui dit mieux ?