La Silicon Valley est en émoi : les anciens cadres dirigeants des grandes firmes informatiques sont de plus en plus nombreux à sortir de leur silence. Tous s’accordent à dire que l’expansion technologique à travers les réseaux sociaux – Facebook en tête – et la multiplication des écrans détruit à petit feu nos sociétés modernes…

 

Après le succès, les regrets…

Invité de la prestigieuse Stanford Graduate School of Business, l’ancien vice-président des audiences de Facebook Chamath Palihapitiya a confessé à son auditoire « l’immense culpabilité » qu’il ressentait chaque fois qu’il songeait à l’empire Facebook. Persuadé que le plus gros réseau social du monde – qui compte pas loin de 2 milliards d’utilisateurs – fait partie de ces « outils qui déchirent le tissu social », l’ancien employé de Mark Zuckerberg s’en est peu a peu détaché, jusqu’à n’avoir quasiment rien posté sur son compte depuis 7 ans.

« Je ne peux pas contrôler Facebook, mais je peux contrôler mes décisions, c’est pourquoi je n’utilise plus cette merde. Je peux contrôler la décisions de mes enfants, c’est pourquoi je leur interdis d’utiliser cette merde. Comme ça je peux me concentrer sur le diabète, l’éducation et le changement climatique. »

 

Chamath Palihapitiya

Une sortie qui a fait grincer des dents du côté de Menlo Park, où la direction de Facebook s’est fendue d’un droit de réponse extrêmement formel et d’une prévisibilité confondante, dont nous vous communiquons la première partie : « Chamath n’est plus chez Facebook depuis plus de six ans. Quand Chamath était à Facebook, nous nous attachions à créer de nouvelles expériences de réseau social et étendre Facebook au reste du monde. Facebook était une entreprise très différente à l’époque, et à mesure que nous avons grandi, nous avons réalisé que nos responsabilités grandissaient elles aussi. Nous prenons notre rôle très au sérieux et nous travaillons dur pour nous améliorer. »

Money over Privacy

Les inquiétudes et les regrets de Chamath Palihapitiya surviennent seulement un mois après que Sandy Parakilas, un ancien « operations manager » de Facebook, a publié une violente diatribe dans les colonnes du New-York Times. Il y raconte, en substance, que le plus grand réseau social du monde ne prévoit absolument pas de réguler et contrôler l’utilisation des données personnelles de ses utilisateurs. Le réseau social fait son beurre sur le dos des quelque 2 milliards de Facebookiens en collectant leurs données puis en les revendant à des tiers – entreprises, agences de com’, développeurs… C’est le flou le plus total : « Facebook est libre de faire quasiment tout et n’importe quoi avec vos données personnelles, et il n’a aucune raison de mettre en place la moindre mesure de sécurité. »

« Chez une compagnie si profondément attachée à la protection de ses utilisateurs, [la mauvaise utilisation des données] aurait conduit à couper l’accès aux développeurs qui multipliaient les utilisations douteuses de données. Mais quand j’étais chez Facebook, la réaction typique, que je garde en mémoire, ressemblait à ceci : essayer de taire le plus vite possible les articles à charge sans fournir le moindre effort pour mettre en place des mesures de sécurité ou pour identifier et stopper les développeurs abusifs. »

 

Sandy Parakilas

Tout au long de sa tribune, l’ancien responsable de la sécurisation des données divulgue différentes preuves de la mauvaise foi de Facebook quant à la protection des données personnelles, à commencer par les mini-jeux du réseau social. Très populaires à l’époque du boom Candy Crush, ces jeux gratuits extraordinairement addictifs n’étaient accessibles qu’à la seule condition d’accepter que les développeurs du jeu aient accès à nos propres données ; c’est déjà douteux. Mais ce qui l’est encore plus, c’est d’apprendre que les dites données n’étaient absolument pas protégées lorsqu’elles quittaient les serveurs Facebook pour atterrir sur les serveurs des développeurs ! Une fois tombées entre leurs mains, Facebook n’avait plus moyen de contrôler leur utilisation. « Business is Business », la vie privée passe après.

 

La Grande Hypocrisie

Alors que les médias étaient de plus en plus nombreux à pointer du doigt l’utilisation frauduleuse et malveillante des données des utilisateurs de Facebook, Sandy Parakilas fut sommée de régler le problème. À l’époque, chef du département de la protection des données sur la plateforme pour développeurs, il mena sa petite quête et tomba de surprise en surprise. La première fut de découvrir qu’un « développeur semblait utiliser les données de Facebook pour générer automatiquement des profils d’enfants sans leur consentement. ». Et l’entreprise à l’origine du stratagème de se justifier en expliquant ne pas enfreindre les règles de confidentialité édictées par le réseau social.

« Quand les Russes ont décidé de cibler les Américains pendant les élections de 2016, ils n’ont pas acheté de pubs TV, de pubs papier ou écrit de message dans le ciel. Ils se sont tournés vers Facebook, où leur contenu a pu atteindre au moins 126 millions d’Américains. »

 

Sandy Parakilas

Facebook continue de jouer sur deux tableaux : sur le devant de la scène, il se fait le protecteur de la veuve et de l’orphelin, répétant à qui veut l’entendre qu’il tient davantage à protéger la vie privée de ses utilisateurs qu’à se faire de l’argent sur leur dos ; mais en backstage – dans les coulisses pour les non-anglophones – la firme tient à son statu quo et ne remue le petit doigt que lorsqu’elle est mise au pied du mur. Comme avec l’ingérence russe en 2016, lors des élections présidentielles américaines. Il aura tout de même fallu un an aux équipes du Grand F pour repérer les publicités de propagande russe par le biais de leur monnaie d’achat – le rouble.

Un manque d’implication qui prouve, pour Parakilas, que Facebook ne « réagit que lorsque la presse ou les régulateurs dénoncent un problème, et évite tout changement qui pourrait endommage le marché de la collecte et de la vente de données. ». Et l’ancien employé de Mark Zuckerberg de conclure : « Facebook doit être régulé plus sévèrement […] l’entreprise ne nous protègera pas d’elle-même, et ce n’est rien de moins que notre démocratie qui est en jeu. »

Cachez cet écran que je ne saurais voir !

Le flicage systématique imposé par les géants des réseaux sociaux n’est pas la seule menace qui plane sur l’espèce humaine : l’invasion des écrans est tout aussi mortifère que l’addiction à Facebook, Twitter et Instagram. Un nombre incalculable d’études se sont penchées sur ce phénomène de société relativement récent – 10 ans à peine – et leurs conclusions sont alarmistes : la surexposition des jeunes enfants aux écrans favoriserait l’apparition de troubles du comportement, leur sur-utilisation pourrait entraîner des troubles du sommeil, sans parler des changements physiologiques directement liés à l’addiction aux smartphones comme le text-neck

Conscients du potentiel destructeur de ces appareils apparemment inoffensifs, les grandes pontes du High Tech ont été parmi les plus réticents à ce que leurs enfants s’approprient cette technologie. Steve Jobs a longtemps été perçu comme chef de ligne de cette éducation responsable, lui qui interdisait à ses propres enfants l’utilisation des iPads et iPhones. D’autres parents de la Silicon Valley se sont montrés moins strictes que l’illustre visionnaire, préférant les durées limites d’utilisation à une interdiction pure et simple.

L’expansion démesurée des réseaux sociaux, des jouets connectés et des écrans n’est pas aussi anodine que veulent nous le faire croire les firmes High Tech. Notre addiction croissante à ces gadgets, ces applis et ces réseaux sociaux toujours plus attractifs et toujours plus intrusifs menace directement notre vie privée, et plus largement, notre démocratie. Il suffit d’imaginer ce qui se passerait si un gouvernement mal intentionné parvenait à mettre la main sur la base de données de Facebook : purges politiques, nettoyages ethniques, chasses aux homosexuels… L’avenir s’annonce radieux !

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