Mis en service en 1989 au nord-est de Manaus, le barrage de Balbina reste un cas d’école pour les chercheurs qui étudient l’hydroélectricité tropicale. Son réservoir peu profond a recouvert une immense surface de forêt amazonienne pour une production modeste. Les mesures réalisées sur place montrent combien la végétation noyée pèse sur son bilan climatique.

Un réservoir de 2 360 km² pour une production moyenne d’environ 112 mégawatts, malgré 250 MW installés
Construit sur le rio Uatumã, l’ouvrage dispose d’une puissance installée de 250 MW. Cependant, selon les travaux de Philip Fearnside, écologue de l’INPA, l’institut public brésilien consacré à la recherche amazonienne, sa production moyenne plafonne autour de 112 MW, et environ 109 MW parviennent réellement à Manaus après les pertes de transport. En cause, un relief très plat et un bassin versant de taille réduite.
Ainsi, pour atteindre cette faible production, le niveau d’exploitation normal noie près de 2 360 km² de terres. Ce ratio donne moins de 0,05 watt par mètre carré inondé, une densité de puissance parmi les plus faibles des grands barrages. Par ailleurs, une grande partie de la forêt n’a pas été défrichée avant la mise en eau, ce qui a laissé une masse considérable de méthane potentiel sous la surface.
Privée d’oxygène au fond du lac, la végétation immergée se décompose et alimente des émissions de méthane
Au fond du réservoir, l’eau stagnante se stratifie et l’oxygène disparaît. Dès lors, les bactéries qui dégradent les troncs, les feuilles et les sols noyés produisent du méthane, un gaz au pouvoir réchauffant bien supérieur à celui du CO₂ sur quelques décennies. En parallèle, une partie de la matière organique se transforme en dioxyde de carbone, qui s’échappe par diffusion à la surface.
Dès 1995, Philip Fearnside estimait dans la revue Environmental Conservation que le bilan de Balbina dépassait celui d’une production thermique fossile équivalente. Ensuite, l’équipe d’Alexandre Kemenes a mesuré en 2007 un dégazage important de méthane à l’aval du barrage. Ces résultats ont fragilisé l’idée d’une hydroélectricité toujours neutre.
Selon Kemenes et ses collègues, Balbina émettait environ 3 millions de tonnes de carbone par an en 2005
En 2011, Alexandre Kemenes, Bruce Forsberg et John Melack ont publié dans le Journal of Geophysical Research: Biogeosciences un bilan détaillé du CO₂ émis en 2005. Le réservoir en rejetait environ 2 450 gigagrammes de carbone, contre 81 à l’aval, soit un total d’environ 2 530 gigagrammes. Surtout, 51 % de ces émissions aval provenaient du dégazage à la sortie des turbines.
En ajoutant l’équivalent CO₂ du méthane estimé précédemment, les auteurs obtiennent environ 3 téragrammes de carbone par an. Ce volume correspondait à près de la moitié des émissions fossiles de la ville de São Paulo. Toutefois, ces chiffres décrivent une année donnée, car les émissions d’un réservoir tropical diminuent généralement à mesure que la biomasse noyée s’épuise.
Balbina ne résume pas toute l’hydroélectricité, mais il illustre le poids des réservoirs tropicaux peu profonds
Certaines publications associent Balbina à des recherches de l’université de São Paulo sur Belo Monte, un autre barrage situé sur le Xingu et mis en service en 2016. Il s’agit pourtant de deux ouvrages distincts. De plus, les études de référence sur Balbina proviennent principalement de l’INPA et de ses partenaires.
Par conséquent, le cas de Balbina ne permet pas de condamner l’hydroélectricité dans son ensemble. Les barrages en montagne ou aux réservoirs étroits émettent nettement moins par kilowattheure produit. En revanche, l’exemple montre que la surface inondée et la quantité de forêt engloutie devraient peser lourd dans l’évaluation des futurs projets amazoniens.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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Catégories: Écologie