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38 millions de tonnes de sargasses ont dérivé dans l’Atlantique et leur origine surprend les chercheurs

En 2025, une masse record de sargasses a envahi l’Atlantique tropical et les Caraïbes. Mais d’où vient la nourriture capable d’alimenter pareil monstre végétal ? Des coraux centenaires viennent de révéler un mécanisme océanique bien plus surprenant que prévu.

Vastes nappes de sargasses flottant à la surface de l’Atlantique près d’un navire de recherche scientifique.
D’immenses radeaux de sargasses dérivent dans l’Atlantique tropical. Les remontées d’eaux profondes riches en nutriments pourraient favoriser leur prolifération – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Pendant des années, les regards se sont tournés vers l’Amazone et les engrais agricoles

Au printemps 2025, les satellites ont observé un phénomène hors norme. En mai, environ 37,5 millions de tonnes de sargasses flottaient dans l’Atlantique, les Caraïbes et le golfe du Mexique. En juillet, l’estimation de l’Université de Floride du Sud atteignait 38 millions de tonnes, un niveau sans précédent dans les relevés modernes.

Depuis l’apparition de la Great Atlantic Sargassum Belt en 2011, les soupçons se concentraient notamment sur les nutriments apportés par les grands fleuves, l’agriculture et la déforestation. Ces facteurs peuvent jouer localement, mais une étude publiée dans Nature Geoscience révèle qu’ils n’expliquent pas, à eux seuls, les énormes variations observées d’une année à l’autre.

Le principal carburant remonte en réalité des profondeurs de l’Atlantique équatorial

Le scénario proposé par les chercheurs commence loin des plages touristiques. Près de l’équateur, les vents favorisent un phénomène appelé upwelling : des eaux situées sous la surface remontent et apportent du phosphore en excès dans les couches supérieures de l’océan. Les courants peuvent ensuite transporter ces eaux enrichies vers l’Atlantique tropical nord.

Ce détail change considérablement l’histoire. Le carburant indispensable aux grandes proliférations ne provient donc pas nécessairement d’un gigantesque robinet d’engrais terrestre. Une partie majeure du phénomène serait liée à la circulation naturelle de l’océan, dont l’intensité fluctue avec les vents et les grands modes climatiques de l’Atlantique.

L’étude montre notamment que les périodes de remontées équatoriales plus vigoureuses correspondent à davantage de phosphore disponible. Dans les modèles analysés, la combinaison entre fixation de l’azote et variabilité climatique expliquait une grande partie des fluctuations de biomasse de sargasses observées depuis 2011, mieux que l’ajout de plusieurs sources alternatives de nutriments.

Sur les sargasses vit un partenaire microscopique capable de leur fournir de l’azote

Encore fallait-il résoudre une énigme : le phosphore ne suffit pas pour fabriquer autant de matière vivante. Les sargasses ont également besoin d’azote. Or elles transportent à leur surface de minuscules alliées, des bactéries fixatrices d’azote, dont certaines sont des cyanobactéries. Elles transforment l’azote moléculaire en composés biologiquement utilisables.

Cette association donne aux algues un sérieux avantage lorsque les eaux contiennent beaucoup de phosphore mais relativement peu d’azote assimilable. Les bactéries peuvent fournir de l’azote directement à leur hôte. Avec le phosphore remonté des profondeurs, les sargasses disposent alors des deux éléments permettant une croissance spectaculaire dans des conditions où d’autres organismes sont davantage limités.

Pour remonter le fil de cette histoire, les scientifiques ont utilisé une archive inattendue : des carottes prélevées dans des coraux des Caraïbes. Leur matière organique conserve la signature isotopique de l’azote disponible au moment de leur croissance. Les chercheurs ont ainsi reconstitué les variations régionales de fixation de l’azote entre 1900 et 2021.

Des coraux vieux de 120 ans ont conservé la mémoire chimique de ces proliférations

Les données révèlent des oscillations sur plusieurs décennies, liées aux changements de circulation atmosphérique et océanique dans l’Atlantique. Certaines périodes d’upwelling renforcé coïncident avec davantage de fixation d’azote. Les épisodes exceptionnels de sargasses de 2015 et 2018 sont même associés aux niveaux de fixation les plus élevés de la série étudiée.

L’enjeu dépasse largement la curiosité scientifique. Quand elles s’échouent, ces algues peuvent étouffer les habitats côtiers et libérer, en se décomposant, du sulfure d’hydrogène. Le record de 2025 a rappelé l’ampleur du défi pour les territoires caribéens, leur tourisme et leurs opérations de nettoyage. Des satellites permettent désormais de suivre ces masses presque en temps réel.

Reste une question décisive : que deviendra cette mécanique dans un océan plus chaud ? Les auteurs de l’étude soulignent que l’avenir des sargasses dépendra notamment de la façon dont le réchauffement modifiera les vents et l’upwelling équatorial. La prochaine invasion pourrait ainsi commencer bien avant les plages, dans les mouvements invisibles de l’Atlantique profond.

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