En plein désert Libyque, un chantier hydraulique parmi les plus ambitieux d’Égypte devait transformer le sable en terres cultivables. Près de trente ans après son lancement, l’eau du lac Nasser irrigue à peine une fraction du territoire visé, loin des promesses initiales.

Comment Hosni Moubarak a rêvé de transformer le désert égyptien en nouvelle terre agricole
En 1997, le président égyptien Hosni Moubarak dévoile un chantier hors norme. Il doit redessiner l’avenir économique du pays. Le projet Toshka, aussi appelé projet Nouvelle Vallée, ambitionne une chose simple sur le papier : faire passer la part des terres arables de 6 % à 35 % du territoire national.
À l’époque, la majorité des Égyptiens vit sur une bande étroite le long du Nil. L’espace cultivable s’y raréfie d’année en année. L’objectif est donc de soulager cette zone surpeuplée. Il s’agit aussi d’ouvrir de nouveaux pôles urbains et agricoles, capables d’accueillir des générations entières en quête de terres.
Moubarak imagine alors un pays métamorphosé. Dans sa vision, l’eau finit par faire reculer durablement le sable. Le désert Libyque, jusque-là hostile à toute culture, doit ainsi devenir le symbole d’une Égypte capable de dompter son environnement le plus aride.
Le canal Cheikh Sayed et la station Moubarak, des ouvrages hors normes sur le lac Nasser
Le projet s’appuie sur un réseau de canaux. Leur rôle : détourner les eaux du lac Nasser, l’immense réservoir formé par le barrage d’Assouan, vers les terres désertiques de l’ouest égyptien. Le canal Cheikh Sayed, long de 310 kilomètres, doit ainsi acheminer l’eau jusqu’à l’oasis de Baris.
Un second ouvrage complète le dispositif : un canal de 72 kilomètres reliant directement le lac Nasser à la dépression de Toshka. Inaugurée en 2003, cette liaison repose sur la station de pompage Moubarak. Ses 24 pompes géantes peuvent, en théorie, déplacer jusqu’à cinq milliards de mètres cubes d’eau par an.
Pourquoi la majorité des pompes de Toshka n’ont jamais fonctionné à plein régime
Derrière cette vitrine technique, la réalité s’avère plus modeste. Sur les 24 pompes installées, quatre à six seulement tournent réellement au quotidien. La station fonctionne donc à une fraction infime de sa capacité théorique.
Plusieurs facteurs expliquent ce blocage. Les coûts d’exploitation restent élevés. Les investisseurs privés se montrent difficiles à convaincre. Les sols, eux, se prêtent mal à une agriculture intensive sans entretien constant. À cela s’ajoute une évaporation massive, causée par un soleil implacable. À la fin des années 2000, le verdict tombe : le projet est qualifié de méga-échec.
En 2016, le président Abdel Fattah al-Sissi relance pourtant l’initiative. Environ 4 km² de terres sont alloués pour bâtir une nouvelle ville à Toshka. Mais les investisseurs restent réticents, car routes, électricité et réseaux d’eau demeurent à leur charge. Résultat : plusieurs sociétés annoncées se retirent sans avoir posé la première pierre.
Ce que Toshka révèle des tensions futures autour de l’eau et du blé en Égypte
L’histoire de Toshka dépasse la simple anecdote d’urbanisme raté. Elle illustre surtout les tensions grandissantes autour de l’eau, dans une région où cette ressource devient de plus en plus disputée. Le bouleversement géopolitique de 2022, lié à la guerre en Ukraine, pousse d’ailleurs l’Égypte à réinvestir dans ce chantier longtemps laissé à l’abandon.
Le pays dépend en effet fortement des importations de blé russe et ukrainien. Cette dépendance renforce l’enjeu de sécurité alimentaire derrière le projet. Toshka reste ainsi un symbole ambivalent : une vision audacieuse, mais aussi le rappel des limites que la nature impose, même aux chantiers les plus démesurés.
Par Eric Rafidiarimanana, le
Catégories: Écologie