À Moscou, une équipe d’ingénieurs construit dans les années 1950 un ordinateur qui ne compte ni en 0 ni en 1, mais en trois valeurs. Une prouesse technique jamais reproduite ailleurs, stoppée non par un problème technique, mais par une décision administrative.

Dans une salle de 60 mètres carrés, une équipe repense la logique même du calcul
En 1956, Nikolay Brusentsov lance le projet avec quatre ingénieurs et cinq techniciens, dans une salle universitaire de 60 mètres carrés équipée de tables de laboratoire. Aucun budget démesuré : seulement des mains habiles et une intuition mathématique. En 1958, l’équipe passe à vingt personnes et assemble le premier modèle.
Le choix du ternaire suit une logique mathématique : la base la plus efficace pour représenter des nombres n’est pas 2, mais 3, proche de la constante e (2,718). Avec des unités de 18 trits, la machine couvre 387 420 489 nombres entiers, contre 29 bits en binaire.
Faute de transistors disponibles en URSS, l’équipe utilise des tores de ferrite et des diodes : deux tores fonctionnent comme un seul circuit temporisé pour produire trois états stables. Une astuce ingénieuse, mais coûteuse : la solution s’avère 25 % moins efficace que le binaire pur.
Testée du désert d’Achgabat aux hivers de Iakoutsk, une fiabilité rare et un coût imbattable
Sur le terrain, le Setun tient ses promesses. Il sert aux essais de moteurs d’avion, aux prévisions météorologiques à court terme et à des calculs scientifiques, et fonctionne aussi bien dans le désert d’Achgabat que sous les hivers rigoureux de Iakoutsk, presque sans support technique ni pièces de rechange.
Son nom vient d’une rivière proche de l’université. Sur le plan économique, la machine est redoutable : Brusentsov revendique un coût de production d’environ 27 500 roubles par unité, une somme dérisoire comparée aux mastodontes binaires. Elle est fabriquée loin de Moscou, à l’usine mathématique de Kazan.
Le blocage ne vient jamais de la technique, mais de l’usine chargée de la fabriquer
Le problème n’est jamais technique. Chargée par décret de produire le Setun en série, l’usine de Kazan n’a aucun intérêt pour une fabrication industrielle d’ordinateurs. Le 30 novembre 1961, son directeur doit signer un acte mettant fin à ses tentatives d’arrêter la production.
La production se poursuit à raison de 15 à 20 machines par an, jusqu’en 1965. Cette année-là, l’usine refuse de continuer, jugeant le prix de vente trop bas, et arrête la fabrication malgré des commandes non satisfaites. Le Setun est remplacé par un binaire équivalent, mais 2,5 fois plus cher.
Le Setun suscite pourtant un intérêt marqué à l’étranger, mais le ministère du Commerce extérieur n’honore jamais les commandes reçues. Pas un seul exemplaire ne quitte le territoire soviétique. Au total, 50 machines auront été produites entre 1959 et 1965, sacrifiées à la doctrine industrielle dominante.
Setun-70 reste une curiosité, mais son principe intéresse de nouveau la recherche en IA
Brusentsov ne renonce pas. En 1970, il conçoit une version améliorée, le Setun-70, dont certains principes annoncent, sans le savoir, ce qui deviendra des décennies plus tard l’architecture RISC. Produite en quelques exemplaires seulement, elle ne dépasse jamais le stade de curiosité académique.
Depuis, aucun autre ordinateur ternaire d’usage général n’a été produit en série dans le monde. L’idée ressurgit pourtant ailleurs : des laboratoires travaillent sur des transistors à trois états et des circuits mémristeurs pour les futurs accélérateurs d’intelligence artificielle, afin de réduire leur consommation électrique.
Par Eric Rafidiarimanana, le
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