Manèges, poneys et promenades au bord de l’eau composent aujourd’hui son décor. Pourtant, dès 1877, le Jardin d’Acclimatation attire les foules en exhibant des familles venues de territoires lointains. Comment un projet scientifique a-t-il pu devenir une spectaculaire vitrine du colonialisme ?

Un jardin d’acclimatation pensé pour les espèces venues d’ailleurs
Lorsqu’il ouvre ses portes dans le bois de Boulogne en 1860, le Jardin d’Acclimatation poursuit un objectif présenté comme scientifique. Il veut étudier l’adaptation en France d’espèces animales et végétales venues d’autres régions du monde. Pour cela, les responsables installent des aquariums, des serres et des animaux exotiques. L’objectif est ainsi d’instruire le public tout en lui offrant une promenade dépaysante.
Cependant, après la guerre franco-prussienne et la Commune de Paris, le lieu traverse une période difficile. En effet, la fréquentation baisse nettement et fragilise son modèle. La direction cherche donc une attraction capable de relancer l’intérêt. C’est dans ce contexte qu’en 1877, elle lance une présentation de personnes annoncées comme nubiennes, installées auprès d’animaux exotiques. Très rapidement, le public répond présent et, par conséquent, le succès s’impose.
La transformation du parc en industrie des exhibitions humaines coloniales
Cette première exhibition fait presque doubler la fréquentation annuelle du parc, qui atteint alors environ un million de visiteurs. Face à ce succès, la direction reproduit le modèle pendant des décennies, avec une trentaine de spectacles mettant en scène Achantis, Nubiens, Kali’nas, Arawaks, Samis, Fuégiens ou Kalmouks, transformant progressivement le lieu en véritable machine à spectacles humains.
Ces hommes, femmes et enfants ne se contentent pas de présenter leurs cultures : le parc les installe dans des décors artificiels conçus pour nourrir les fantasmes européens. Affiches, photos et commentaires transforment leurs gestes quotidiens en spectacle, donnant à Paris l’illusion d’observer le monde entier depuis une allée du bois de Boulogne.
Par ailleurs, des scientifiques participent à cette mécanique. Des anthropologues mesurent les corps et produisent des observations. Ces travaux prétendent définir des différences entre les populations. Toutefois, sous une apparence savante, ces pratiques alimentent les théories raciales. Elles hiérarchisent les êtres humains et, en conséquence, renforcent l’expansion coloniale européenne.
Des vies humaines réduites à un spectacle colonial et ses conséquences
Les participants reçoivent parfois une rémunération. Cependant, ces conditions ne garantissent ni équité ni dignité. Le Jardin reconnaît aujourd’hui s’être « compromis » dans cette dérive. De plus, certaines personnes portent des vêtements inadaptés au froid parisien, ce qui aggrave leur situation. Dans le même temps, des maladies et des conditions sanitaires difficiles provoquent plusieurs décès loin de leur terre natale. Ainsi, derrière le succès populaire, se cache une réalité bien plus sombre et souvent ignorée du public.
La violence passe également par les rôles imposés. En effet, les organisateurs présentent certaines populations comme primitives, dangereuses ou inférieures. Puis, en 1931, une centaine de Kanaks de Nouvelle-Calédonie arrivent au Jardin d’Acclimatation. Ils sont alors montrés comme de prétendus « cannibales », en marge de l’Exposition coloniale organisée cette année-là à Paris.
Un héritage colonial discret encore présent dans le paysage du parc
Le contraste frappe aujourd’hui. D’un côté, les familles profitent des montagnes russes, des jeux d’eau et des animaux de ferme. De l’autre, elles bénéficient aussi de la proximité de la Fondation Louis Vuitton. Pourtant, rien dans cette atmosphère légère ne laisse deviner le passé du lieu. Ces allées ont autrefois accueilli un public venu observer des humains comme des curiosités.
Depuis 2013, une plaque rappelle cette histoire. Elle évoque la période des exhibitions ethnographiques et tente de replacer le lieu dans son contexte. Toutefois, cette reconnaissance ne transforme pas le parc en mémorial. Elle fissure néanmoins l’image d’une promenade totalement innocente. Le paysage reste séduisant, mais la mémoire coloniale affleure discrètement derrière les arbres.
L’histoire du Jardin d’Acclimatation montre ainsi que la violence ne se cache pas toujours dans des lieux menaçants. Au contraire, elle peut s’installer au cœur des loisirs, des sciences et du divertissement populaire. Elle devient alors normale aux yeux d’une époque. Dès lors, une question demeure : combien d’autres paysages familiers conservent encore, silencieusement, des récits que personne ne raconte ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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