Et si la plus grande arche de Noé du XXIe siècle n’était ni un bateau ni un zoo, mais un coffre-fort rempli d’ADN à très basse température ? Avec BioVault, Colossal promet de préserver la mémoire génétique de plus de 2 300 espèces menacées avant qu’une disparition ne devienne irréversible.

Le nombre d’espèces protégées explose, mais les moyens de conservation s’amenuisent
Aux États-Unis, plus de 2 300 espèces protégées relèvent aujourd’hui de l’Endangered Species Act. Sur le papier, le chiffre impressionne. Dans la réalité, il raconte surtout une course contre la montre. Depuis les années 1980, la liste s’est allongée à grande vitesse. Les moyens, eux, n’ont pas suivi. Chaque espèce reçoit donc une part plus mince du gâteau.
C’est ce décalage qui donne à BioVault son parfum d’urgence. D’après Princeton et une étude publiée dans PLOS ONE, les financements par espèce ont chuté d’environ 50 % depuis 1985. Plus d’animaux et de plantes sont donc protégés officiellement, mais avec moins de moyens pour suivre leur génétique et préparer des plans de sauvetage solides.
BioVault veut créer une mémoire génétique durable pour les espèces déjà menacées
Le projet porté par Colossal avec le U.S. Fish and Wildlife Service ressemble moins à une base de données qu’à une infrastructure de secours pour le vivant. Il s’agit de collecter, séquencer et cryoconserver de l’ADN, des tissus et des cellules reproductrices d’espèces menacées. L’objectif est de conserver une trace exploitable dans le temps long.
L’idée est simple à raconter, mais vertigineuse à imaginer. Pour chaque espèce, BioVault doit réunir un génome de référence, des échantillons gardés à très basse température et un registre numérique consultable. Ces données seront en accès libre pour les chercheurs et les équipes de conservation. L’archive doit servir d’outil mondial, pas de coffre fermé.
Le mot important, ici, n’est peut-être pas “banque”, mais « permanence« . Beaucoup de programmes de conservation dépendent d’un budget annuel ou d’une équipe locale. BioVault vise autre chose : une mémoire durable, distribuée et répliquée. Elle doit survivre aux changements politiques, aux crises financières et même aux catastrophes naturelles.
Les outils de la désextinction sont désormais mobilisés pour sauver les espèces vivantes
Colossal traîne derrière elle une réputation spectaculaire, presque hollywoodienne. Mammouth, dodo, thylacine : l’entreprise est surtout connue pour ses promesses de désextinction, qui fascinent autant qu’elles agacent. Pourtant, cette même boîte à outils trouve ici une application bien plus immédiate. Séquençage avancé, culture cellulaire et cryoconservation servent cette fois les espèces encore vivantes.
Le pari est limpide : les technologies imaginées pour ressusciter des espèces perdues peuvent aussi empêcher d’autres de basculer dans l’oubli. Colossal finance l’initiative sans argent fédéral direct et présente BioVault comme un complément aux politiques classiques. Le dispositif ne remplace ni les habitats ni les gardes forestiers, mais il peut offrir une roue de secours quand tout le reste vacille.
L’ambition mondiale de BioVault soulève déjà des questions sur l’usage futur du vivant
BioVault séduit parce qu’il donne une forme concrète à une idée angoissante : conserver maintenant ce qui pourrait manquer demain. Le PDG, Ben Lamm, compare volontiers le projet à la réserve mondiale de semences du Svalbard, mais appliquée aux animaux et aux plantes menacés. L’image frappe juste. Elle transforme une abstraction génétique en récit lisible de sauvegarde planétaire.
Reste une question que le vernis technologique ne suffit pas à dissoudre. Les données génomiques seront publiques, mais le devenir des matériaux cryoconservés suscite déjà des interrogations. Qui contrôlera l’accès, les usages dérivés ou les applications commerciales possibles ? Quand une entreprise privée devient gardienne d’un patrimoine du vivant, la confiance compte autant que la prouesse scientifique.
Et c’est peut-être là que l’histoire devient vraiment passionnante. BioVault peut apparaître comme une assurance-vie pour des espèces au bord du gouffre, ou comme le début d’une nouvelle économie du vivant. Entre les deux demeure une question très actuelle : que signifie protéger le vivant à l’ère génomique ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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