Sous l’eau, deux orques font rouler une algue entre leurs corps. Des drones ont révélé ce geste chez les résidentes du Sud, étudiées depuis 50 ans. L’outil n’aide pas à manger, mais pourrait soutenir la peau, les liens sociaux et une culture déjà vulnérable.

Un outil de varech choisi, coupé puis partagé entre deux corps d’orques
Le comportement, nommé allokelping par les chercheurs, signifie littéralement « kelping avec un autre ». Les orques saisissent du varech géant, coupent une tige, puis la placent entre elles. Cette fabrication volontaire distingue le geste d’un simple jeu avec une algue flottante.
Le morceau utilisé mesure souvent autour de 60 cm, soit la longueur d’un avant-bras. Le stipe, la tige souple de l’algue, agit comme un tuyau d’arrosage glissant. Sous pression, il roule entre les flancs sans se déchirer.
Pourquoi ce massage d’algue parle autant de peau renouvelée que de relation sociale
Les chercheurs avancent une double piste. La peau des cétacés se renouvelle, mais l’eau froide ralentit parfois l’élimination des cellules mortes. Chez les individus plus marqués par la mue, le recours au varech apparaît plus fréquent dans les vidéos analysées.
Le geste dépasse pourtant l’hygiène. Chez les primates, le toilettage maintient des alliances, réduit les tensions et organise la vie du groupe. L’allokelping ressemble à une poignée de main prolongée, sauf que la main devient une algue tenue par deux corps.
Le professeur Darren Croft, de l’Université d’Exeter et directeur exécutif du Center for Whale Research, souligne cette dimension sociale. Les partenaires observés viennent souvent du même pod, un groupe familial d’orques, ou d’une parenté maternelle proche.
Ce que les drones récents ont rendu visible après un demi-siècle d’observation
Le Center for Whale Research suit cette population depuis les années 1970. Des bateaux et des postes côtiers ont documenté les naissances, les décès et les déplacements. Pourtant, les caméras de drones ont ajouté un point de vue décisif, presque vertical.
Rachel John, étudiante en comportement animal à l’Université d’Exeter, a repéré dans une vidéo une tige brune coincée entre deux animaux. Le détail paraît minuscule à l’échelle d’une orque, comme une paille entre deux nageurs dans une piscine sombre.
Une culture animale précieuse, suivie dans une population encore fragile
L’étude publiée dans Current Biology décrit 30 séquences d’allokelping relevées sur 8 des 12 jours d’observation. Mâles, femelles, jeunes et adultes participent. Cette répartition donne au comportement l’allure d’une tradition partagée, pas d’une habitude isolée.
Le dernier recensement annuel de juillet 2025 compte 74 orques résidentes du Sud, réparties dans les pods J, K et L. NOAA Fisheries les classe en danger depuis 2005, avec trois pressions majeures : saumons chinooks moins disponibles, polluants persistants et bruit des navires.
La question dépasse donc la survie d’animaux isolés. La bioaccumulation, l’accumulation de polluants dans la chaîne alimentaire, pèse sur leur santé. Le recul des forêts de varech ajoute un risque culturel très concret : sous la surface, une tige brune roule encore entre deux corps noirs et blancs.
Par Eric Rafidiarimanana, le
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