Dans la jungle du Yucatán, des primates sans chef, sans GPS et sans mots, parviennent à cartographier la forêt tropicale grâce à une organisation décentralisée et dynamique. Leur réseau social, bâti sur des rencontres éphémères et une mémoire individuelle, évoque une startup tech… mais en version velue.

Chaque singe détient une carte mentale unique d’un territoire qu’il partage partiellement avec les autres
Imaginez : chaque singe-araignée adulte détient sa propre carte mentale d’une portion bien délimitée de la forêt. Pas la forêt entière, non. Juste un fragment, un coin fétiche, où les figuiers explosent en fruits ou où l’ombre reste fraîche toute la journée. Cette « signature spatiale », construite sur des années d’exploration, est unique. Mais elle ne se superpose jamais totalement à celle d’un autre. Et c’est là que la magie opère.
Ainsi, quand deux individus se croisent, échange il y a. Pas besoin de mots, ni de signaux complexes : le simple fait de suivre un congénère vers un arbre qu’on ne connaissait pas permet de télécharger une info nouvelle. En somme, ces regroupements occasionnels agissent comme des nœuds de synchronisation dans un vaste cloud primate.
Une organisation sociale sans meneur qui optimise la recherche de nourriture dans un environnement complexe
Ce qui frappe, c’est l’absence totale de hiérarchie. Aucun meneur ne décide des trajets, aucune maman alpha ne montre la voie. Les groupes se forment, se séparent, se reforment — selon un modèle dit de fission-fusion. Ce joyeux désordre, en apparence chaotique, optimise en réalité la couverture du territoire.
Par ailleurs, les scientifiques ont suivi ces singes pendant sept ans, avec GPS à l’appui. Ils ont noté des zones de chevauchement partiel entre individus, mais aussi des « trous » : des zones connues par un seul singe, et ignorées des autres. Or, c’est justement cette hétérogénéité des savoirs qui renforce l’efficacité du système. Le tout fonctionne un peu comme un disque dur fragmenté mais utilisable via le réseau.
L’alternance entre exploration individuelle et regroupements sociaux rend l’apprentissage collectif possible
Un singe seul explore. Il repère, il teste, il enregistre, il observe les cycles de maturité des fruits, les déplacements d’autres espèces. Mais tant qu’il garde l’info pour lui, c’est comme une clé USB oubliée dans une poche : inutile. Il faut du lien. Il faut que l’info circule, vraiment.
Lorsqu’il rejoint un groupe, cette mémoire solitaire devient sociale. Il peut mener ses congénères à une source de nourriture. Ou les suivre vers une région inconnue. Ce cycle alterné d’exploration et de regroupement maximise l’accès aux ressources. Trop de fusion, et tout le monde mange au même arbre. Trop de fission, et personne ne bénéficie des découvertes des autres.
C’est pourquoi on parle d’un jeu d’équilibre permanent, un peu comme une partie de cache-cache avec les fruits, où chaque joueur peut soudain changer de camp, faire équipe avec l’ancien rival, ou explorer seul un coin oublié. Rien n’est figé. Tout dépend des rencontres et opportunités du moment.
Des outils mathématiques de pointe révèlent un réseau d’informations implicite fondé sur la topologie
Pour cartographier ce cerveau collectif, les chercheurs ont sorti les gros outils mathématiques. Pas juste des graphes classiques. Non : des complexes simpliciaux, capables de représenter les relations entre plusieurs singes partageant un même espace. C’est un peu comme dessiner un triangle quand trois individus visitent une même zone.
Grâce à ces structures, ils peuvent identifier les zones de transmission potentielle d’information, mais aussi les lacunes invisibles : des endroits connus par un seul et non diffusés. Ce sont ces « trous » qui montrent à quel point le système repose sur les rencontres fortuites et non planifiées. En définitive, on observe une sorte de Wi-Fi biologique, instable mais efficace, où chaque singe est à la fois utilisateur et hotspot de savoirs.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
Source: Science & Vie
Étiquettes: singe-araingée, mémoire collective
Catégories: Animaux & Végétaux, Actualités