Devenu un jeu culte, Tetris a pourtant eu une histoire très mouvementée sur fond de guerre froide

Devenu un jeu culte, Tetris a pourtant eu une histoire très mouvementée sur fond de guerre froide

Depuis son lancement en 1984, Tetris continue de fasciner des millions de joueurs à travers le monde. Mais si le principe du jeu reste simple, son histoire l’est beaucoup moins : relations tendues entre l’URSS et l’Occident sur fond de guerre froide, rivalités dans l’industrie du jeu-vidéo… Retour sur ces faits méconnus.

UN JEU « MADE IN URSS »

Tout commence en 1984, lorsque le programmeur Alekseï Pajitnov, qui travaille pour le compte du Centre Dorodnitsyn de l’Académie soviétique des sciences, créé à Moscou par le gouvernement soviétique, invente « Tetris », un jeu de puzzle novateur au fort potentiel addictif.

Pajitnov s’inspire largement du « Pentominoes », un jeu de logique dans lequel des blocs de bois de différentes formes doivent être assemblés à l’intérieur d’une boîte, et imagine un concept similaire pour son jeu-vidéo, avec des blocs composés de quatre carrés tombant du ciel et étant ensuite guidés par le joueur.

Depuis son lancement en 1984, la franchise Tetris compte plus de 170 millions d’exemplaires « physiques » vendus à travers le monde

Après plusieurs mois de développement, le prototype est enfin prêt, et le programmeur soviétique décide de le baptiser Tetris, en combinant les mots « tetra » (qui rappelle le nombre de carrés composant les différents blocs de couleur du jeu) et « tennis », qui est alors le jeu-vidéo favori de Pajitnov.

Lorsqu’il présente sa création à ses collègues de travail, ceux-ci sont rapidement séduits par le concept addictif qu’il propose et ne tardent pas à faire des copies de « Tetris » sur disquettes et à le partager à leur tour. En l’espace de quelques semaines, le jeu circule à travers tout Moscou.

EN L’ESPACE DE QUELQUES SEMAINES, DES COPIES DE TETRIS CIRCULENT À TRAVERS TOUT MOSCOU

Une copie du jeu va même se retrouver au cœur d’une exposition dédiée aux logiciels informatiques à l‘Institut hongrois de technologie, et attirer l’attention d’un certain Robert Stein, qui se trouve être le propriétaire d’Andromeda Software Ltd, un éditeur de logiciels basé au Royaume-Uni.

Alekseï Pajitnov, le programmeur soviétique responsable de la création de la première version de Tetris (sortie en 1984 sur Elektronika 60)

Stein se rend à Moscou dans le but d’acquérir les droits d’exploitation du jeu créé par Pajitnov, mais découvre rapidement que le destin de Tetris est désormais entre les mains d’Elektronorgtechnica (Elorg), une nouvelle agence créée pour superviser la distribution des logiciels de fabrication soviétique à l’étranger.

Elorg permet finalement à Stein d’exploiter la licence, que ce dernier cède ensuite à Spectrum HoloByte (États-Unis) et Mirrorsoft Ltd (Royaume-Uni) : Tetris devient officiellement le premier logiciel créé en Union soviétique a être vendu sur le territoire nord-américain.

L’accord que Stein a conclu avec Elorg ne couvre que les licences Tetris destinées aux ordinateurs personnels, et non aux machines d’arcade ou aux consoles (qu’elles soient portables ou de salon), mais cela n’empêche pas Stein d’assurer à Mirrorsoft que ces droits seront bientôt acquis. En conséquence, l’éditeur britannique signe plusieurs accords de licence avec Atari et Sega pour les consoles et machines d’arcade.

En 1988, l’écran d’accueil de la version NES de Tetris met à l’honneur l’architecture typique du Kremlin

Dans le même temps, Henk Rogers, qui gère la société BulletProof Software, s’intéresse de près à l’exploitation de la licence Tetris au Japon, et réussit à obtenir les droits de distribution du jeu sur les consoles Nintendo par l’intermédiaire du distributeur américain Spectrum HoloByte.

Problème de taille : l’agence soviétique Elorg, propriétaire légal de Tetris, n’a jamais eu connaissance de ces diverses transactions. Le seul contrat qu’elle a officiellement signé avec Stein portait sur les droits informatiques du jeu, et rien d’autre.

Véritable succès commercial, la version Gameboy de Tetris s’est écoulée à plus de 30 millions d’exemplaires dans le monde

Rogers se rend à Moscou pour rencontrer les représentants d’Elorg afin d’obtenir les droits d’exploitation de la licence « Tetris » pour la nouvelle console portable de Nintendo (le fameux Game Boy) et en profite pour leur faire une démonstration de la version NES du jeu (alors exploitée par Mirrorsoft).

Les soviétiques, qui viennent de découvrir que la licence a été exploitée et revendue illégalement par Stein, sont outrés, mais Rogers parvient à les convaincre que vendre leurs droits à Nintendo (aussi bien pour ses consoles de salon que ses consoles portables) s’avèrera être une entreprise très rentable.

Nintendo obtient les droits d’exploitation de la licence pour ses appareils portables, puis pour ses consoles de salon et bornes d’arcade, ce qui déplait fortement à Atari. Une bataille juridique haletante s’engage entre les deux éditeurs rivaux, et voit finalement la firme japonaise obtenir gain de cause.

AU TERME D’UNE LONGUE BATAILLE JURIDIQUE, NINTENDO OBTIENT GAIN DE CAUSE FACE À ATARI POUR L’EXPLOITATION DE LA LICENCE TETRIS SUR CONSOLES

Cette dernière en profite pour consolider « l’emprise » de Tetris sur les joueurs américains en incluant une copie du jeu avec chaque Game Boy.

Ces transactions se chiffrent à environ 40 millions de dollars, mais, ironie du sort, l’inventeur de Tetris ne participe pas aux négociations et n’obtient pas un centime de la part de l’agence soviétique. Devenu proche de Rogers, Pajitnov émigre en Amérique en 1991 et se consacre au développement de jeu, d’abord à son compte, puis pour celui de Microsoft. Lorsque l’agence soviétique Elorg est dissoute en 1996, Rogers se rend une nouvelle fois à Moscou afin que la propriété intellectuelle du jeu soit rendue à son créateur.

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