Au nord de l’Alaska, des ruisseaux longtemps limpides prennent une teinte de rouille à mesure que le pergélisol dégèle. Deux études parues en 2024 et en 2026 décrivent désormais l’ampleur chimique du phénomène et ses effets sur la faune. Bilan d’une pollution sans usine ni mine, révélatrice d’un Arctique en pleine mutation.

En 2024, une équipe du National Park Service a recensé plus de 75 cours d’eau rouillés sur 1 000 kilomètres de la chaîne Brooks
Jonathan O’Donnell, écologue au National Park Service, a d’abord sollicité pilotes de brousse, guides et communautés autochtones. Ainsi, son équipe a compilé plus de 75 signalements de ruisseaux orange répartis sur environ 1 000 kilomètres de terrain isolé. Ces travaux, menés avec l’USGS et l’université de Californie à Davis, sont parus en mai 2024 dans Communications Earth & Environment.
Ensuite, des images satellites prises entre 1985 et 2022 ont servi à dater les changements. Grâce à un indice de rougeur, ils situent la coloration dans la dernière décennie, une période de réchauffement rapide. En effet, l’Arctique se réchauffe près de quatre fois plus vite que la moyenne mondiale.
Le dégel du pergélisol expose des sulfures qui s’oxydent, acidifient l’eau et libèrent fer, zinc, nickel et cadmium
Le mécanisme part de minéraux soufrés, comme la pyrite, longtemps scellés dans le sol gelé. Avec le dégel, ces sulfures rencontrent l’oxygène et l’eau. Leur altération produit alors de l’acidité et du sulfate, qui mobilisent les métaux vers les nappes puis les ruisseaux.
Par rapport aux cours d’eau clairs de référence, les ruisseaux orange présentent un pH plus bas, une eau plus trouble et davantage de fer, de nickel, de zinc, de cadmium et de cuivre. Le fer oxydé explique la couleur. Cependant, le pH de 2,3 parfois cité correspond aux échantillons les plus dégradés, alors que ces rivières affichent d’ordinaire un pH proche de 8.
Dans le bassin de l’Akillik, un ruisseau suivi depuis 2017 a perdu ses jeunes ombles et ses chabots après avoir viré en 2018
Le cas le plus parlant concerne un petit affluent du bassin de l’Akillik, dans le parc de Kobuk Valley, suivi depuis 2017. En 2018, il avait changé de couleur, ce qui a offert aux biologistes une rare comparaison avant-après.
Selon l’USGS et le National Park Service, les juvéniles d’ombles Dolly Varden et les chabots visqueux ont disparu de ce tronçon. De plus, la diversité des macro-invertébrés, base du réseau alimentaire, a nettement chuté. Plus largement, l’étude associe la coloration à un net recul de l’abondance des poissons.
Ces pertes inquiètent, car l’omble Dolly Varden, le saumon kéta et les corégones nourrissent les villages du nord-ouest de l’Alaska. Par ailleurs, les métaux charriés vers l’aval menacent certaines réserves d’eau potable.
Publiée en septembre 2026 dans AGU Advances, une nouvelle étude montre que la pollution persiste loin en aval des sources
L’équipe de Taylor Evinger, qui associe Jonathan O’Donnell et l’USGS, a analysé des mesures de long terme. Selon la synthèse publiée par l’Union américaine de géophysique, le sulfate et le zinc ont bondi après un hiver 2019 inhabituellement doux. En outre, manganèse, nickel, cadmium et terres rares augmentent en aval des suintements.
Sur la Salmon River, certains métaux auraient atteint jusqu’à 70 fois leur niveau habituel, loin des sources. Le phénomène dépasse donc les têtes de bassin. Un article d’accompagnement signale d’ailleurs des évolutions semblables au Yukon canadien, sur des roches sédimentaires riches en sulfures.
Dès lors, ces ruisseaux rouillés font figure de sentinelles, preuve qu’un sol gelé réputé inerte peut devenir une source de contamination.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
Étiquettes: alaska, pergélisol
Catégories: Écologie, Animaux & Végétaux