Le monopole chinois sur les aimants permanents atteint 90 %, et pourtant cette domination devient fragile non pas à cause des contre-mesures occidentales, encore poussives, mais parce que la demande intérieure du pays en capte désormais une part sans cesse croissante.

La restriction d’avril 2025 a cristallisé un étranglement immédiat
Pékin a dégainé son arme commerciale le 4 avril 2025. Un décret du MOFCOM soumet désormais sept terres rares de performance à licence d’exportation. Parmi elles, le dysprosium et le terbium donnent aux moteurs électriques leur tenue à haute température. Pékin présente officiellement la mesure comme une réponse aux hausses tarifaires américaines. Dès le mois de mai, elle provoque un effondrement des expéditions chinoises d’aimants permanents : chute de plus de moitié en un mois selon Adamas Intelligence. Les fabricants mondiaux doivent alors puiser dans leurs stocks, déjà tendus.
Ainsi, Suzuki gèle la production de la Swift à son usine de Sagara le 26 mai 2025. Ford interrompt dans la même fenêtre, et pendant une semaine, la fabrication de l’Explorer à Chicago. Tous deux faute de moteurs fournis par des tiers dépendant de la Chine.
Le renchérissement a également été brutal. En Europe, les aimants néodyme-fer-bore se sont vendus jusqu’à six fois plus cher qu’en Chine dans les semaines qui ont suivi. Le dysprosium lui-même, minuscule en volume mais critique en performance, a notamment grimpé à 930 dollars le kilogramme fin 2025. Soit une hausse de 163 % en un an. Ainsi, cet étranglement des flux révèle la fragilité d’une chaîne de valeur mondialisée organisée autour d’une source unique.
Le vrai goulet se situe désormais à l’intérieur même de la Chine
La dynamique qui affaiblit Pékin n’est pas d’abord technologique, mais bien structurelle. En réalité, l’industrie électrique chinoise elle-même s’est transformée en appétence vorace pour les aimants à haute performance. Les véhicules électriques chinois se produisent par millions d’unités annuelles, chacun exigeant 1 à 2 kilogrammes d’aimants permanents. De même, l’éolien offshore, secteur stratégique d’expansion pour Pékin, requiert 250 à 650 kilogrammes d’aimants par mégawatt installé. Les data centers et les systèmes d’intelligence artificielle en absorbent aussi des quantités croissantes pour les refroidisseurs et les composants de stockage.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande mondiale d’aimants permanents à haute performance devrait tripler d’ici 2035. Or la Chine produit 90 % de ces aimants et électrifie massivement son parc automobile et son mix énergétique. La consommation domestique grignote donc une marge d’exportation qui s’amenuise trimestre après trimestre, même sans restriction officielle. Les projections de l’IEA convergent toutes vers une captation interne en hausse. Les ventes de BYD et de ses concurrents alimentent d’ailleurs cette pression, tout comme l’installation record d’éoliennes chinoises.
Ce paradoxe rend donc les contrôles d’exportation politiquement subtils pour Pékin. Trop restreindre les sorties reviendrait à priver ses propres fabricants de véhicules électriques et ses constructeurs d’éoliennes de ces alliages. Des alliages qu’ils achètent pourtant à la même industrie nationale. Le levier se retourne alors en sabotage économique endogène.
Le précédent sino-japonais de 2010 éclaire la limite politique de l’embargo
L’histoire offre un parallèle éclairant. En 2010, la Chine avait officiellement suspendu ses ventes de terres rares au Japon après un différend sur la mer de Chine orientale. Or les analyses rétrospectives de l’institut Resources for the Future ont établi que les flux réels n’avaient que légèrement diminué. Une grande partie du minerai avait continué à circuler par des intermédiaires tiers. Ce que Pékin avait présenté comme un embargo total s’est révélé un outil de signalement stratégique plutôt qu’une fermeture hermétique.
L’analogie éclaire également la séquence 2025. Pékin a gelé pour douze mois, dès le mois de novembre suivant, le volet extraterritorial d’octobre 2025, de loin le plus offensif du dispositif. Le sommet Xi-Trump a acté cette suspension. Pékin a toutefois maintenu le régime de licences d’avril. La restriction n’est donc ni totale ni irréversible. En fait, elle dépend d’une dynamique d’importation intérieure qui gagne en intensité. Pékin ne peut la sacrifier sans compromettre l’électrification de son propre parc ni ses ambitions énergétiques.
L’Occident reconstruit une filière, mais la métallisation reste le vrai verrou
Pendant ce temps, le bloc occidental amorce la reconstruction d’une filière, projet coûteux et lent. MP Materials, producteur américain resté longtemps isolé sur ce créneau, a ainsi scellé en juillet 2025 un accord avec le Pentagone. L’accord combine notamment une prise de participation de 400 millions de dollars et un prêt d’un milliard de JPMorgan et Goldman Sachs. À cela s’ajoutent 150 millions fléchés sur les séparations lourdes. L’usine texane vise dès 2028 une capacité de 10 000 tonnes annuelles d’aimants. Enfin, l’accord verrouille un prix plancher de 110 dollars le kilogramme néodyme-praséodyme pendant dix années contractuelles.
L’Europe bouge aussi, mais en ordre plus dispersé. L’Australien Lynas, seul extracteur occidental autonome, produit également 10 500 tonnes d’oxydes néodyme-praséodyme depuis la Malaisie et le Texas dès 2026. De son côté, Carester et sa filiale Caremag, à Lacq, ont sécurisé 216 millions d’euros en mars 2025, dont 106 millions issus de France 2030. Leur site doit démarrer fin 2026 une ligne de recyclage de 2 000 tonnes d’aimants usagés par an. Deux filières de synthèse pour les oxydes lourds critiques la complètent ensuite. Neo Performance Materials a par exemple inauguré son usine estonienne le 19 septembre 2025, avec 2 000 tonnes annuelles d’aimants, soit environ 10 % de la demande européenne.
Le goulet authentique n’est pourtant ni l’extraction ni la séparation, domaines où l’Occident progresse réellement. Le vrai verrou reste notamment la métallisation, c’est-à-dire la transformation de l’oxyde en métal pur, puis en alliage, puis en aimant final performant. Cet apprentissage a en effet disparu des ateliers occidentaux au tournant de la décennie 2000-2010. Pékin avait alors cassé les prix et consolidé toute sa chaîne de valeur. Le reconstruire demandera ainsi cinq à dix ans selon les analystes de Benchmark Mineral Intelligence. Même avec des investissements massifs, l’Occident ne devrait finalement atteindre que 20 % de résilience vers 2030 et environ 50 % vers 2045. Soit bien après la fenêtre de vulnérabilité que Pékin sait parfaitement identifier.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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