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La première autrice connue de l’humanité était une femme, mais son effacement en dit long sur notre mémoire collective

Bien avant les grandes figures grecques, une femme signait déjà ses textes en Mésopotamie. Pourtant, son nom, Enheduanna, traverse quarante siècles d’histoire dans un silence relatif. Ainsi, cette pionnière de la littérature demeure largement absente des récits scolaires, alors même que son parcours éclaire la place des femmes dans la transmission du savoir.

Tablette d’argile cunéiforme attribuée à Enheduanna, première autrice connue de l’humanité, exposée dans un musée
Tablette cunéiforme mésopotamienne attribuée à Enheduanna, grande prêtresse d’Ur et première autrice connue de l’histoire, vers 2300 av. J.-C – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Dans la cité d’Ur, une grande prêtresse devient la première autrice connue en signant ses propres textes

Vers 2300 avant notre ère, dans la ville d’Ur, au sud de l’actuel Irak, une femme occupe une fonction stratégique : grande prêtresse du dieu lunaire Nanna. De plus, en tant que fille du puissant roi Sargon d’Akkad, elle incarne concrètement l’alliance du pouvoir politique et du pouvoir religieux.

Cependant, son rôle ne se limite pas aux rituels. En effet, cette femme compose des hymnes, les signe et affirme sa voix. À une époque où l’écriture cunéiforme sert d’abord à compter le bétail et lever l’impôt, elle l’utilise au contraire pour exprimer une vision personnelle, spirituelle et théologique.

Une œuvre religieuse et politique qui structure l’empire et transforme l’écriture en instrument d’unité

Son texte le plus célèbre, l’Exaltation d’Inanna, célèbre la déesse de l’amour et de la guerre. Mais derrière la ferveur apparaissent la détresse et l’affirmation d’autorité. Ainsi, sous la prière se dessine également une stratégie : consolider l’empire d’Akkad grâce à un récit sacré partagé.

Par ailleurs, à travers les Hymnes des temples, quarante-deux compositions dédiées aux sanctuaires sumériens, se construit une véritable cartographie spirituelle du territoire. Dès lors, chaque temple devient un point d’ancrage idéologique. L’écriture relie donc les cités conquises autour d’une même vision religieuse et politique.

En outre, ces textes ne sont pas de simples chants liturgiques. Au contraire, ils témoignent d’une maîtrise stylistique impressionnante : métaphores, rythmes, répétitions structurées. Par conséquent, la poésie devient un outil d’influence, tandis que l’autrice se présente comme médiatrice entre dieux et humains, mais aussi entre autorité impériale et communautés locales.

Bas-relief en albâtre montrant Enheduanna, grande prêtresse d’Ur, participant à un rituel religieux en Mésopotamie antique.
Bas-relief d’Ur représentant Enheduanna, grande prêtresse et première autrice connue de l’histoire – Crédits : Mefman00, CC BY 4.0, Wikimedia Commons – Penn Museum (Philadelphie).

Un effacement progressif des récits officiels qui interroge la construction de l’histoire littéraire

Alors pourquoi ce nom reste-t-il méconnu ? En général, lorsque l’on évoque les origines de la littérature occidentale, les regards se tournent spontanément vers Homère. Pourtant, la chronologie est claire : la prêtresse mésopotamienne précède de plus d’un millénaire le poète grec.

De fait, l’histoire culturelle s’est longtemps écrite depuis des centres de pouvoir précis, privilégiant certaines langues et certains héritages. Or, les découvertes archéologiques prouvent la présence de femmes scribes et administratrices. Ainsi, leur invisibilisation progressive révèle davantage une sélection mémorielle qu’un simple oubli accidentel.

Dès lors, redonner sa place à cette autrice ne relève pas d’un geste symbolique. Il s’agit plutôt de reconnaître que la création intellectuelle féminine existe dès l’aube des civilisations urbaines. En ce sens, l’effacement d’Enheduanna illustre comment la transmission du savoir façonne, et parfois déforme, la mémoire collective.

Réhabiliter Enheduanna, c’est repenser l’origine de la littérature et la place des femmes dans le récit mondial

Aujourd’hui, réintégrer cette figure dans les programmes scolaires change profondément la perspective sur les débuts de l’écriture. En effet, l’histoire ne commence pas uniquement en Grèce antique. Elle prend racine, bien plus tôt, dans les cités de Sumer, où des tablettes d’argile conservent encore une voix signée.

De surcroît, cette voix n’est pas abstraite. Elle exprime des émotions, revendique une légitimité et affirme une autorité. Autrement dit, elle prouve que, dès l’invention de l’écriture, des femmes participaient activement à la production religieuse, politique et culturelle des premières sociétés complexes.

Enfin, à l’heure où les débats sur la visibilité des femmes traversent les institutions académiques, cette redécouverte agit comme un révélateur. Car derrière les silences de l’histoire se cachent souvent des présences bien réelles. En définitive, reconnaître Enheduanna, c’est élargir le récit de l’humanité.

Tablette cunéiforme en argile contenant un hymne à la déesse Inanna, attribué à Enheduanna, Mésopotamie antique.
Tablette cunéiforme conservant un hymne à Inanna attribué à Enheduanna, première autrice connue – Crédits : Masha Stoyanova, CC0, Wikimedia Commons – Penn Museum (Philadelphie).

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