En juillet 2019, un fémur de sauropode long d’environ deux mètres sortait du gisement d’Angeac-Charente, entre Cognac et Angoulême. Ce géant n’est qu’une pièce parmi des dizaines de milliers d’autres. Une étude du Muséum national d’Histoire naturelle explique comment un marécage du Crétacé est devenu une archive de dinosaures aussi dense.

Repéré dans une exploitation de sables et graviers, le site d’Angeac est fouillé chaque été depuis 2010
Le gisement se trouve à environ 700 mètres au nord du village, dans une carrière commerciale de granulats. Les premiers ossements y ont été remarqués lors des travaux d’extraction, à la fin des années 2000. Dès 2010, le paléontologue Ronan Allain, du MNHN, y a ouvert un chantier.
Cette première saison a d’ailleurs livré un fémur de 2,20 mètres, inventorié sous le numéro ANG 10-400. Ensuite, la pièce de 2019 a confirmé la présence de sauropodes géants. Son poids, estimé entre 400 et 500 kilogrammes, reste toutefois approximatif.
Les couches fossilifères datent du Berriasien et du début du Valanginien, soit environ 140 millions d’années. Par conséquent, Angeac offre une fenêtre rare sur le Crétacé inférieur terrestre européen. Auparavant, seul le site espagnol de Las Hoyas offrait une lecture aussi fine de cette époque.
Entre 2010 et 2017, 724 mètres carrés fouillés ont fourni 68 726 restes osseux et 3 123 coprolithes
L’article de référence, signé par Lee Rozada, Ronan Allain et huit coauteurs, a paru dans la revue Lethaia en 2021. Ainsi, il dresse le bilan de neuf campagnes d’environ quatre semaines, avec une quarantaine de personnes. Au total, près de 724 mètres carrés ont été dégagés, à la main ou à la pelle mécanique.
En effet, la densité moyenne atteint près de 95 restes de vertébrés par mètre carré. Parmi eux, 7 152 pièces ont pu être rattachées à une espèce et à un os précis, tandis que plus de 66 000 fragments restent indéterminés.
Un marécage boueux, des crocodiles charognards et des troupeaux piétinant les os ont façonné ce cimetière
Selon les auteurs, les fossiles proviennent d’un seul intervalle de dépôt, dans un milieu marécageux à fond argileux. De plus, les terres rares des os et des sédiments confirment un enfouissement contemporain. Le site fige donc un instantané de l’écosystème.
Les ossements gardent aussi la trace de leur histoire. Ainsi, de nombreuses traces de morsures de crocodiles apparaissent sur des tortues, des poissons et des ornithomimosaures. Par ailleurs, des marques de piétinement trahissent une intense dinoturbation.
L’espèce dominante est un ornithomimosaure encore non décrit, représenté par au moins 44 individus de tailles variées. Dès lors, l’équipe envisage une mortalité de masse au sein d’un troupeau. En revanche, la plupart des os de sauropodes n’auraient subi qu’un transport limité par l’eau.
Relevés au tachéomètre et tamisage de tonnes de sédiments, la méthode de fouille a évolué au fil des campagnes
D’abord cartographiés à la main en 2010, les relevés ont ensuite été réalisés au théodolite, puis à la station totale à partir de 2015. Ensuite, un système d’information géographique a permis d’étudier la répartition des restes.
Parallèlement, plusieurs tonnes de sédiments ont été tamisées et lavées afin de récupérer les microrestes, comme les dents de petits crocodiles. Les auteurs reconnaissent cependant des biais, car les parcelles n’ont pas toutes été creusées à la même profondeur. Le tri a pu aussi multiplier artificiellement les fragments.
Le matériel rejoint les collections du musée d’Angoulême, ou transite par le MNHN. Surtout, des identifications récentes, dont un sauropode proche de Camarasaurus, montrent que l’inventaire n’est pas clos. Chaque été, la carrière complète ainsi le portrait d’un marécage disparu.
Par Eric Rafidiarimanana, le
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