Reflet des déviances de notre société, pourquoi la dystopie est-elle autant en vogue ?

Reflet des déviances de notre société, pourquoi la dystopie est-elle autant en vogue ?

Black Mirror, Hunger Games, V pour Vendetta… Même sans en connaitre la définition, il y a fort à parier que beaucoup connaissent ou apprécient la dystopie. Connue aussi sous le nom de contre-utopie, il s’agit d’un courant littéraire rencontrant un succès fracassant. Elle vise à dépeindre une fiction noire, où le bonheur semble impossible. Contraire d’une utopie, le récit de fiction dystopique vire systématiquement au cauchemar en annonçant un avenir sombre ou un monde futuriste sans espoir, des thèmes très souvent utilisés dans le domaine de la science-fiction.

Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley (1932), 1984 de Georges Orwell (1949) ou même Ravage de Barjavel (1943), sont les œuvres dystopiques les plus connues du XXe siècle. Ces romans anticipent sur une dérive de l’avenir avec des mondes apocalyptiques, dominés par la loi du plus fort. Les adolescents et jeunes adultes sont littéralement sous le charme de ce type d’histoires. La preuve en est avec toutes ces adaptations cinématographiques d’œuvres littéraires. Mais pourquoi le désespoir d’une vie chaotique rencontre-t-il un si grand succès ?

UN GENRE QUI FAIT PEUR

Illustration du roman 1984 de George Orwell

Dans l’univers dystopique, l’espoir semble faible et l’Homme est sans cesse obligé de lutter pour obtenir non plus ce qu’il désire, mais ce qui lui permet tout simplement de vivre. Ce parallèle entre notre monde et la dystopie est à double tranchant. D’un côté cela permet de se rendre compte à quel point l’humanité dans la vraie vie est chanceuse, mais de l’autre, cela nourrit également le côté sombre de chaque personne.

« LA DYSTOPIE EFFRAIE PAR SON CÔTE TROP RÉEL »

En adressant ce type de lecture aux adolescents (puisque c’est généralement le cas), certains spécialistes s’inquiètent, car toutes les histoires font appel à la violence et colportent un message défaitiste dans lequel une mince lueur d’espoir ne survient qu’à la fin (voire jamais).

Christine Baker est la directrice de Gallimard Jeunesse et son avis sur la question est très clair : « On assiste à un assombrissement du genre avec des textes pleins d’anxiété et de violence. L’autocensure ne s’exerce plus et les frontières sont sans cesse repoussées. Cela reflète l’inquiétude et l’angoisse des nouvelles civilisations. »

LA CONTRE-UTOPIE EST-ELLE UN SIMPLE EFFET DE MODE ? 

Couverture du livre « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, publié en 1932

Ce genre littéraire existe depuis le milieu du XIXe siècle et connaît depuis lors, un engouement massif. De plus en plus de personnes se tournent vers des histoires où une poignée d’humains résiste à une dictature dominante suite à un chaos.

Si la dystopie a été un effet de mode, cela ne semble plus être le cas. En effet, la plupart des personnes pensent que le monde dans lequel nous vivons est une dystopie. La lecture d’œuvres de ce type, regarder des films de science-fiction sur ce thème, permet à tout un chacun de se « préparer » à affronter le monde. La dystopie est partout, livres, films, séries télévisées, jeux vidéo et même dans la musique. Chris Martin, le leader du groupe Coldplay, a qualifié son dernier album Mylo Xyloto de « dystopie orwellienne ».
Dystopie, utopie, même combat ?

LA DYSTOPIE EST PARTOUT : LIVRES, JEUX VIDÉO, MUSIQUE, FILMS, SÉRIES…

Aussi étrange que cela puisse paraître, la dystopie et l’utopie ont des points communs. Par exemple, au départ, les deux termes qualifient des mondes imaginaires résultant d’un projet politique qui ne souhaite finalement aboutir qu’à un idéal : celui du collectivisme. Le but tant de l’utopie que de la dystopie est d’aboutir à un « monde parfait » (selon ceux qui l’engendrent). Tout est mis en œuvre afin de ne jamais retourner dans un système précédent.

Le film The Hunger Games, adapté du roman de Suzanne Collins

En revanche, dans les utopies, ceux qui ne se plient pas aux lois dictées sont montrés du doigt comme étant des marginaux et ne sont guère mis en lumière si ce n’est de façon négative. À l’inverse, dans la dystopie, les personnages principaux sont justement ceux qui ne s’adaptent pas et souhaitent faire changer les choses. Au final, en fonction du point de vue du lecteur (ou du spectateur), la dystopie peut être une utopie et vice-versa !

POURQUOI LA DYSTOPIE FAIT-ELLE TANT D’ADEPTES ? 

Black Mirror, une série dystopique qui rencontre un succès planétaire

La société actuelle, et surtout la jeunesse actuelle, se rend compte de la complexité du monde. La dystopie ne fait qu’exacerber un peu plus ces préoccupations et inquiétudes. À travers les œuvres dystopiques, tout un chacun peut alors contempler à travers la fiction, une part de réalité, un peu comme une prémonition.

La peur générée par le terrorisme, la dégénérescence sociétale ainsi que l’évolution technologique sont les trois facteurs qui permettent à la contre-utopie de devenir « la suite ». C’est en cela que le parallèle entre le réel et l’irréel semble tout d’un coup très mince. Plus la société avance dans le temps et moins elle satisfait ses citoyens (taxes, chômage, insécurité, lois diverses, régressions des droits, censure, etc.). La dystopie permet donc à tous, soit de se préparer à un avenir qui ne s’annonce que de plus en plus sombre, soit à montrer que même dans le chaos, peut survenir la lumière.

Toutefois, la contre-utopie offre une possibilité de réaction. Les adolescents sont extrêmement friands de ce genre de lectures, de la contre-utopie des jeux vidéo, des séries TV ou des films, car ils apprennent à comprendre la violence du monde, tentent de l’accepter, mais surtout, s’abreuvent d’espoir pour justement ne pas plier.

SI LA CONTRE-UTOPIE RENCONTRE UN TEL SUCCÈS, IL N’Y A AUCUN DOUTE : LA SOCIÉTÉ EN EST RESPONSABLE

Les vampires et sorciers ont fait leur temps, aujourd’hui, il semble falloir s’armer pour affronter la suite. Natacha Derevitski affirme que « désormais tout se transforme, rien n’est stable, tout change en fonction de ce que l’on vit. La dystopie s’explique par la crise, les menaces… Et les auteurs s’imprègnent tout simplement de ce qu’ils vivent. L’idée de menace est entrée dans l’inconscient collectif et les adolescents comme les adultes y sont perméables. »

Image tirée de la série The Handmaid’s Tale, adaptée du roman dystopique La Servante Écarlate

Les œuvres dystopiques sont aujourd’hui extrêmement fascinantes, car elles représentent pour certains, ce que le monde pourrait devenir. C’est pour cela « qu’apprendre » comment réagir si le chaos advenait, permet à ce genre littéraire d’exploser auprès des jeunes, mais également, de plus en plus auprès des adultes.

Une tête bien faite et un bon cœur forment toujours une formidable combinaison.