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En Inde, le Chadar disparaît : ce fleuve de glace qui faisait vivre des familles entières n’est plus qu’un souvenir glissant

Dans la vallée isolée du Zanskar, nichée au cœur de l’Himalaya, la disparition progressive d’un fleuve gelé n’est pas qu’un fait climatique : elle bouleverse en profondeur les habitudes, les moyens de subsistance, les espoirs économiques, et même le lien intime que les habitants entretiennent avec leur territoire.

Trekkeurs marchant sur la rivière gelée du Chadar dans la vallée du Zanskar, en Himalaya indien
Des randonneurs traversent le Chadar, la célèbre rivière gelée du Zanskar, aujourd’hui fragilisée par le réchauffement climatique – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Le Chadar : une route glacée millénaire devenue vitale pour la survie des villages isolés

Imaginez une rivière qui se transforme chaque hiver en une autoroute gelée, vitale pour des centaines de familles. Le Chadar, dans l’extrême nord de l’Inde, a longtemps rempli ce rôle. Chaque hiver, alors que la neige coupe la vallée du Zanskar du monde, cette couche de glace permet aux habitants de rejoindre Leh, la capitale régionale.

Pendant des générations, des hommes, surnommés les porteurs de glace, ont parcouru ces 150 km glacés pour vendre leurs produits, ramener de la nourriture ou accompagner les malades vers les hôpitaux. Ce chemin, aussi périlleux qu’essentiel, se dégrade aujourd’hui. Le réchauffement climatique fait fondre le Chadar plus tôt, plus vite, et parfois… il ne se forme même plus.

Comment le réchauffement climatique met en péril à la fois le trek mythique et l’économie touristique du Zanskar

Le Chadar n’a pas seulement permis de survivre, il a aussi attiré les amateurs d’aventure. Le trek du Chadar, c’est un mythe : marcher sur un fleuve gelé, au fond de gorges himalayennes, avec des paysages lunaires à couper le souffle. L’expérience s’étendait autrefois sur 50 km… Elle atteint seulement 20 kilomètres en 2024.

Le manque de glace a contraint les autorités à reporter ou à annuler plusieurs départs ces dernières années. Et lorsque la glace devient trop fine, les guides conduisent les touristes dans des conditions risquées, avec de l’eau jusqu’aux chevilles. Ironie cruelle : le tourisme, censé développer la région, est lui aussi mis en péril par le climat.

Une sociologue donne la parole visuelle aux porteurs de glace pour documenter leur quotidien en mutation

Ce n’est ni un journaliste professionnel ni un artiste reconnu qui raconte l’histoire du Chadar, mais une sociologue canadienne : Karine Gagné. Depuis 2019, elle mène une démarche participative. Elle distribue des appareils photo aux habitants et les invite à capturer leur quotidien à travers leurs propres yeux.

Les participants ? Des porteurs de glace, bien sûr, mais aussi des guides locaux et des cuisiniers itinérants. Ils livrent leur vision intime du Chadar. Loin des images touristiques léchées, ce projet met en valeur des regards personnels, enracinés dans l’expérience, les émotions et une forme de fierté silencieuse face à l’adversité.

Les photos révèlent des scènes rudes : bivouacs enfumés, passages glacés franchis à la corde, mains gercées, regards fatigués. Ces clichés imparfaits techniquement mais profondément humains traduisent un climat qui ne se mesure pas qu’en degrés : il s’incarne dans la peau, dans les gestes, dans les peurs de l’avenir.

Sans le Chadar, un équilibre ancestral entre nature, métier et culture risque de disparaître à jamais

En 2024, la rivière Zanskar n’a pas gelé du tout. Pour les porteurs de glace, ce constat dépasse l’alerte : il marque une rupture historique. Leur métier, déjà difficile, risque de disparaître. En disparaissant, il emporterait aussi un savoir-faire, une organisation sociale et une mémoire collective.

Les routes modernes gagnent lentement du terrain dans la région. Elles offrent des solutions… mais aussi des bouleversements. Le Chadar ne représentait pas qu’un itinéraire : il incarnait un lien invisible entre les hommes et leur territoire. Sa disparition signe la fin d’un équilibre fragile entre nature et culture, que ni goudron ni asphalte ne sauraient remplacer.

Par Gabrielle Andriamanjatoson, le

Source: Futura

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