Petits objets métalliques en bronze dotés de 12 faces, les dodécaèdres romains intriguent depuis longtemps. Bien que des dizaines d’hypothèses aient été avancées quant à leur fonction, cette dernière n’a jamais pu être établie avec certitude.
Le premier dodécaèdre romain a été découvert il y a presque 300 ans en Angleterre. À l’époque, cet étrange objet à peine plus gros qu’un œuf était décrit comme « un morceau d’alliage ou de laiton ancien finement travaillé et composé de 12 côtés égaux » lorsqu’il a été présenté à la Société des Antiquaires de Londres en 1739.
Ses faces possédaient « le même nombre de perforations circulaires à l’intérieur, toutes de diamètres différents et opposées les unes aux autres, tandis que de petites billes de métal réparties sur l’ensemble de l’objet permettaient de le manipuler aisément ».
Depuis le XVIIIe siècle, plus de 100 objets similaires, probablement fabriqués entre le Ier et le Ve siècle de notre ère, ont été découverts sur une douzaine de sites dans le nord de l’Europe. Problème de taille pour les archéologues : ils ne sont jamais évoqués dans les documents historiques existants.
Cette absence d’informations a conduit à l’émergence de dizaines de théories contradictoires et farfelues quant à la fonction du dodécaèdre : objet ornant les bannières militaires et les chandeliers pour certains, accessoire utilisé pour jeter des sorts pour d’autres, un nombre remarquable de possibilités ont été explorées. Mais une chose semble certaine : il s’agissait d’un artefact précieux, puisqu’il était à l’époque extrêmement difficile de travailler le métal.
Au XIXe siècle, certains antiquaires ont estimé qu’il pouvait s’agir d’une arme (possiblement la pointe d’une massue), mais cette piste fut rapidement écartée lorsque les historiens déterminèrent que cet objet creux était beaucoup trop léger pour infliger de graves blessures.

Pour Amelia Sparavigna, physicienne à l’Institut Polytechnique de Turin, les dodécaèdres n’étaient pas des armes, mais des outils de mesure utilisés par l’armée romaine sur les champs de bataille comme télémètres.
Dans une étude publiée en 2012, la chercheuse a soutenu qu’ils étaient utilisés pour calculer la distance séparant l’armée romaine des positions ennemies en se basant sur un objet de taille connue (comme un bannière ou une pièce d’artillerie) et en faisant correspondre les paires de trous de différentes tailles du dodécaèdre.
Selon Sparavigna, cette théorie était renforcée par le fait que plusieurs dodécaèdres aient été découverts sur différents sites militaires romains : « Un soldat expert pouvait utiliser l’objet dans n’importe quelle condition. L’armée romaine avait besoin d’un télémètre, et le dodécaèdre remplissait cette fonction », écrivait-elle.
Toutefois, beaucoup d’historiens contestent cette théorie. Parmi eux, Tibor Grüll, de l’Université de Pécs en Hongrie, qui a estimé en 2016 que « l’ensemble des dodécaèdres romains découverts étaient de tailles différentes, et ne possédaient aucune des inscriptions que l’on retrouvait habituellement sur les instruments de mesure romains ».
De plus, les zones où les différents dodécaèdres ont été découverts (s’étalant grosso modo du nord de l’Angleterre à la Hongrie) suggèrent qu’il ne pouvait s’agir d’objets utilisés par l’armée romaine, puisque cette dernière menait à l’époque des campagnes militaires à travers tout l’Empire (de l’Europe au Moyen-Orient en passant par l’Afrique du Nord).

Certains chercheurs estiment que le dodécaèdre était un objet destiné au jeu, bien que sa conception et son nombre de faces écartent la possibilité qu’il ait pu s’agir d’un dé (à la différence des dés romains faits de bois, de pierre ou d’ivoire, les perforations du dodécaèdre le faisaient toujours retomber de la même façon).
D’autres suggèrent que ces objets possédaient une signification culturelle particulière pour les peuples des anciennes régions gauloises du nord de l’Europe. En 1939, la découverte d’un dodécaèdre en bronze particulièrement bien conservé à Krefeld (Allemagne) avait donné du crédit à cette idée. L’objet en question, retrouvé dans la tombe d’une femme aisée ayant vécu au IVe siècle, constituait probablement la tête d’un sceptre, censé conférer à sa propriétaire pouvoir religieux et prestige.
Peut-être s’agissait-il d’objets utilisés pour la divination, alors extrêmement populaire dans l’Empire romain (les douze faces des dodécaèdres pouvant rappeler les signes du zodiaque), ou l’astronomie (Platon associait sa forme à la perfection de l’univers et à l’harmonie du cosmos).
Quoi qu’il en soit, la signification culturelle de ces étranges objets reste purement spéculative pour l’archéologue allemand Rüdiger Schwarz : « Aucune source historique ne précise la fonction ou la signification de ces objets. En l’absence de preuves, toutes les théories développées au fil des siècles pourraient se révéler valables ».

Pour Schwarz, les dodécaèdres illustraient avant tout le savoir-faire d’un artisan, ce qui expliquerait pourquoi ils présentaient si peu de signes d’usure : « La fonction du dodécaèdre importait peu. Seule la précision et la qualité du travail réalisé comptait. On peut aisément imaginer qu’il s’agissait d’un moyen efficace pour les fondeurs de bronze romains de démontrer leur habileté dans l’optique d’obtenir un certain statut ».
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