À Đà Lạt, un petit train touristique emprunte aujourd’hui quelques kilomètres d’une voie autrefois longue de 84 km. Mais derrière cette paisible attraction se cache une prouesse ferroviaire oubliée, capable de gravir des montagnes grâce à un mécanisme digne des chemins de fer alpins.

À 1 500 mètres d’altitude, une gare raconte encore l’ambition folle de Đà Lạt
Avec ses trois pignons triangulaires, ses verrières colorées et ses lignes Art déco, la gare de Đà Lạt paraît presque trop élégante pour être réelle. Achevé en 1938, l’édifice conçu par les architectes français Moncet et Reveron mêle ainsi influences européennes et références aux architectures traditionnelles des hauts plateaux vietnamiens.
Son allure n’est pourtant que la partie visible d’une histoire beaucoup plus spectaculaire. En effet, la gare constituait le terminus d’une voie reliant Đà Lạt à Tháp Chàm, près de la côte. Sur seulement 84 kilomètres, les trains devaient affronter près de 1 400 mètres de dénivelé, des vallées encaissées et des pentes redoutables.
Malgré la disparition de l’essentiel du réseau, le bâtiment a survécu et obtenu en 2001 une reconnaissance patrimoniale nationale. Aujourd’hui encore, ses toitures évoquent pour beaucoup les sommets du Lang Biang. Cette silhouette devenue emblématique raconte donc surtout l’époque où le chemin de fer ambitionnait de dompter la montagne.
Pour atteindre Đà Lạt, les locomotives devaient littéralement s’agripper à la montagne
Le projet remonte à la période coloniale française. Cependant, les travaux engagés au début du XXe siècle avancent par étapes, tant le relief complique le chantier. La voie atteint finalement Đà Lạt en 1932, après plus de deux décennies de construction. Au passage, cinq tunnels sont notamment nécessaires pour traverser les hauts plateaux.
Mais le détail le plus étonnant se cache entre les rails. Certaines rampes atteignant 12 % de pente, l’adhérence classique des roues ne suffit plus. Les ingénieurs utilisent alors une crémaillère centrale : ainsi, une roue dentée de la locomotive vient s’y engager pour gravir les portions les plus difficiles, selon une technique surtout associée aux chemins de fer de montagne.
Guerre, démontage et végétation : comment presque toute la voie a fini par disparaître
Cette prouesse technique ne résiste toutefois pas aux décennies de conflit. Bombardements, sabotages et difficultés d’entretien perturbent progressivement l’exploitation, jusqu’à l’arrêt des services réguliers. Après 1975, une grande partie des installations est alors démontée, certains matériaux servant notamment à réparer le réseau ferroviaire national fortement endommagé.
Dès lors, le contraste devient saisissant. Là où circulaient voyageurs et marchandises, la végétation reprend progressivement possession des emprises. Pourtant, tunnels, ouvrages et anciennes plateformes subsistent par endroits comme les fragments d’un immense puzzle. La gare de Đà Lạt, quant à elle, reste debout et transforme cette infrastructure disparue en patrimoine visible.
Un morceau de la ligne échappe néanmoins à l’oubli. Dans les années 1990, environ 7 kilomètres entre Đà Lạt et Trại Mát sont remis en service pour les visiteurs. Puis, depuis 2024, des trains circulent également en soirée, avec musique et animations, donnant ainsi une seconde vie étonnamment festive à cette ancienne voie de montagne.
En 2026, les 84 kilomètres disparus pourraient ne plus appartenir seulement au passé
L’histoire réserve désormais un nouveau rebondissement. Le plan ferroviaire vietnamien révisé en 2025 inscrit la restauration de Tháp Chàm à Đà Lạt, sur environ 84 kilomètres, avec une vocation touristique. Le projet dépasse donc désormais le stade d’une simple idée ancienne ressortie occasionnellement des archives administratives.
Toutefois, entre une ligne dessinée sur un plan et le retour des trains dans la montagne, la distance reste considérable. En septembre 2026, le projet de restauration attendait encore l’évaluation de son étude de préfaisabilité. Le tracé envisagé approcherait 83,5 kilomètres et compterait, à terme, 16 gares ou points d’arrêt.
En attendant, les voyageurs continuent donc de parcourir les quelques kilomètres survivants jusqu’à Trại Mát. Ce petit train touristique ressemble presque à une capsule temporelle. Mais si le projet finit par aboutir, une question fascinante demeure : entendra-t-on un jour de nouveau une locomotive gravir tout le chemin entre la plaine côtière et les hauteurs de Đà Lạt ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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