Et si les montagnes européennes cachaient un carburant du futur ? Une étude récente suggère que certains massifs favorisent la formation d’hydrogène naturel, un gaz clé pour la transition énergétique. Mais sous terre, l’équilibre reste fragile, presque brutal et souvent imprévisible.

Quand les roches du manteau produisent de l’hydrogène naturel sous les grandes montagnes
Sous les Alpes et les Pyrénées, le décor est moins paisible qu’il n’y paraît. À grande profondeur, des roches issues du manteau terrestre, riches en fer, peuvent réagir avec l’eau infiltrée. Cette rencontre déclenche la serpentinisation, un processus géologique capable de libérer de l’hydrogène, comme une lente cuisine minérale commencée il y a des millions d’années.
Ce gaz n’a rien d’un fantasme de laboratoire. L’hydrogène naturel existe déjà dans plusieurs régions du monde, et le Mali en exploite localement certains sites. La nouveauté, ici, tient au regard porté sur l’Europe : les chercheurs de l’Université de Lausanne et du GFZ Helmholtz estiment que certains massifs pourraient réunir les bons ingrédients.
L’érosion peut stimuler l’hydrogène naturel avant de fragiliser ses réservoirs souterrains
La surprise de l’étude vient d’un phénomène très visible en surface, mais décisif en profondeur : l’érosion. Pluie, gel, rivières, glaciers, tout ce qui use les reliefs peut aussi modifier l’architecture interne des montagnes. Une érosion modérée agit comme un ascenseur géologique, rapprochant les roches fertiles des zones où la réaction avec l’eau devient efficace.
Mais la montagne n’aime pas les excès. Lorsque l’érosion devient trop rapide ou trop intense, elle peut perturber les températures nécessaires à la serpentinisation. Pire encore, elle risque de détruire les roches poreuses où l’hydrogène aurait pu s’accumuler. En clair, le même mécanisme peut favoriser la production ou ruiner le stockage.
C’est ce paradoxe qui rend l’histoire fascinante. Contrairement à une mine que l’on repère par un filon, l’hydrogène naturel dépend d’une chronologie presque théâtrale : roches du manteau, eau, chaleur, fractures, réservoirs, couvercle géologique. Tout doit arriver dans le bon ordre, au bon endroit, sans qu’un glacier trop zélé ne vienne effacer la scène.
Les Pyrénées apparaissent plus favorables que les Alpes dans les modèles géologiques récents
Pour tester ces scénarios, l’équipe internationale a utilisé des modèles numériques de tectonique des plaques. Ces simulations rejouent la naissance de chaînes de montagnes sur des millions d’années, comme un film accéléré du sous-sol. Résultat : les Pyrénées ressortent particulièrement prometteuses, tandis que les Alpes conservent un potentiel sérieux pour l’exploration.
La Cordillère Bétique, dans le sud de l’Espagne, semble en revanche moins favorable dans les scénarios étudiés. La différence ne tient pas seulement au relief actuel, mais à l’histoire ancienne des régions. Avant de se dresser, ces montagnes ont connu des phases d’extension, où les continents s’étiraient. Leur durée pourrait peser lourd dans la quantité d’hydrogène générée.
Une ressource prometteuse pour l’énergie propre, mais encore loin d’être acquise en Europe
L’intérêt est évident : produire de l’hydrogène demande aujourd’hui beaucoup d’énergie, et une grande partie de l’hydrogène industriel reste issue des combustibles fossiles. Un réservoir naturel exploitable changerait la donne pour les transports lourds, la sidérurgie ou la chimie, secteurs difficiles à électrifier. Le rêve serait un hydrogène bas carbone déjà fabriqué par la Terre.
Mais les chercheurs n’annoncent aucun miracle. Ils rappellent que, comme pour le pétrole ou le gaz, un gisement exploitable suppose plusieurs conditions réunies : une roche productrice, une voie de migration, un réservoir, un piège, et surtout une conservation dans le temps. Dans le Journal of Geophysical Research: Solid Earth, l’étude affine donc la carte, sans dessiner encore les puits.
Reste une image puissante : sous les crêtes, les torrents et les vallées touristiques, des réactions invisibles travaillent peut-être à fabriquer une énergie du futur. Les prochaines campagnes géologiques devront dire si les Alpes et les Pyrénées sont seulement de beaux laboratoires naturels, ou les premiers chapitres d’une nouvelle histoire énergétique européenne.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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