Frappés par des drones depuis l’été, les terminaux russes de la mer Noire peinent à charger les navires. Une piste inattendue circulerait désormais à Moscou, expédier du blé en conteneurs depuis Ochamchire, en Abkhazie, vers la Turquie. Le projet en dit long sur les contraintes logistiques d’un géant céréalier.

Premier exportateur mondial, la Russie a vu ses chargements de blé s’effondrer en août 2026 après les attaques de drones
D’après le département américain de l’Agriculture (USDA), la Russie devait exporter environ 44 millions de tonnes de blé sur la campagne 2025-2026. Ainsi, le pays pèse à peu près un cinquième des échanges mondiaux, estimés autour de 219 millions de tonnes. L’Égypte, la Turquie et une partie de l’Afrique dépendent largement de ces cargaisons.
Cependant, la façade maritime du sud concentre l’essentiel des flux, de Novorossiisk à Taman. Depuis juillet, les ports de la mer d’Azov sont à l’arrêt, alors qu’ils assuraient environ un quart des exportations céréalières russes. Par ailleurs, trois terminaux de Novorossiisk ont dû fermer en août, et le centre d’analyse Rusagrotrans a ramené sa prévision d’août à 1,8 million de tonnes, contre 4,5 un an plus tôt.
Le transitaire Modern Way proposerait de relier Ochamchire au port turc de Gebze par des conteneurs de 20 pieds
Selon des informations publiées le 23 octobre par l’agence Bloomberg, la société Modern Way aurait soumis aux négociants russes une liaison en conteneurs entre Ochamchire et Gebze, sur la mer de Marmara. Plusieurs courtiers examineraient l’offre. Toutefois, ni l’entreprise ni les autorités concernées n’ont confirmé publiquement ce montage.
Ochamchire se situe en Abkhazie, territoire séparatiste soutenu par Moscou mais internationalement reconnu comme géorgien. De plus, la Russie a financé l’achèvement de son terminal à conteneurs, et Soukhoumi a évoqué dès 2023 l’accueil de bâtiments de la flotte russe. Dès lors, la piste céréalière s’ajoute à un dossier déjà sensible pour Tbilissi.
Un conteneur emporte environ 23 tonnes de grain, soit une fraction minime de la cargaison d’un vraquier classique
Le blé voyage d’ordinaire en vrac, dans des navires de plusieurs dizaines de milliers de tonnes. En août, un seul cargo chargé à Novorossiisk pour le Bangladesh transportait par exemple 56 300 tonnes. À l’inverse, une boîte standard de 20 pieds ne contient qu’une vingtaine de tonnes, ce qui multiplie les manutentions et renchérit chaque tonne expédiée.
En outre, le conteneur sert habituellement à des denrées chères ou fragiles, pas à une matière première vendue sur de faibles marges. Ensuite, le terminal abkhaze devrait encore ouvrir un service de contrôle qualité avant tout départ vers Gebze. Enfin, le nombre d’acheteurs prêts à suivre cette voie reste inconnu.
La Baltique, Mourmansk et le rail vers Vladivostok absorbent une partie des volumes, sans compenser les ports perdus
En parallèle, Moscou pousse les céréales vers Saint-Pétersbourg et Oust-Louga, dans la Baltique, vers Mourmansk et jusqu’aux terminaux du Pacifique par le Transsibérien. Pourtant, des vendeurs russes estiment que la Baltique ne peut guère dépasser 10 millions de tonnes par an. Le stockage limité et la dépendance au rail freinent aussi la montée en charge.
Sur les marchés, le blé coté à Chicago a touché fin juillet un sommet de deux ans, avant de refluer. Par conséquent, la piste d’Ochamchire relève surtout d’une logique de continuité, où sécuriser des débouchés compte autant que le coût du fret. Elle reste néanmoins un appoint symbolique face aux volumes que seule la mer Noire sait écouler.