Entre février 2003 et mai 2004, les deux moitiés du tablier métallique du viaduc de Millau ont avancé l’une vers l’autre au-dessus de la vallée du Tarn. Pour pousser 36 000 tonnes d’acier sans déstabiliser des piles hautes de 245 mètres, Eiffel a conçu une machine hydraulique inédite. Ce chantier reste une référence en construction de ponts.

Pousser un tablier sur des appuis glissants aurait exercé des efforts horizontaux dangereux en tête de pile
Le lançage consiste à assembler un tablier à terre, puis à le faire glisser au-dessus du vide. Cependant, la méthode classique repose sur des patins à faible frottement, et ce frottement se transmet aux appuis. À Millau, chaque pile ou palée provisoire pouvait supporter près de 7 000 tonnes, soit à peu près le poids de la tour Eiffel.
Dans un article publié en 2006 dans la revue Réalités industrielles, Marc Buonomo, alors directeur des ponts chez Eiffel, détaille le problème. Pousser de telles charges aurait risqué de renverser ces fûts élancés. Par conséquent, l’entreprise a choisi d’inventer un appareil qui referme les efforts sur lui-même.
Conçus par Eiffel et motorisés par Enerpac, les 64 translateurs formaient une seule machine longue de 1 700 mètres
Chaque translateur combine un levage et une translation. D’abord, un système de cales biaises soulève légèrement le tablier de son appui. Ensuite, des vérins horizontaux le font avancer, puis le reposent.
Le fabricant d’hydraulique Enerpac a remporté l’appel d’offres pour motoriser et piloter les 64 appareils, selon le cahier des charges d’Eiffel. Ainsi, un asservissement informatique en boucle fermée, relié par un bus de communication de 2 000 mètres, synchronisait l’ensemble. Marc Buonomo y voit un mille-pattes numérisé sans équivalent.
Chaque cycle ferait progresser l’ouvrage d’environ 600 millimètres en quelques minutes. De plus, un GPS différentiel mesurait la géométrie à 3 millimètres près sur 2 460 mètres.
Entre le 26 février 2003 et le 28 mai 2004, les lançages successifs ont dû composer avec le vent et le brouillard
Le premier lançage, sur la terre ferme, a servi à valider les procédures. Le 25 mars 2003, selon Eiffage, une première portion du tablier s’élance au-dessus du vide. Par ailleurs, le vent ne devait pas dépasser 37 km/h pendant les opérations.
En juillet 2003, le lançage L3 a duré 60 heures. Fin août, après une poussée de 171 mètres, le tablier a été relevé de 2,40 mètres pour franchir un appui provisoire.
Dans la nuit du 4 au 5 avril 2004, le tablier atteint la pile P2, la plus haute du monde. Toutefois, des nappes de brouillard perturbent alors les visées laser et ralentissent la manœuvre. Au total, dix-huit lançages auraient été nécessaires, selon les récapitulatifs du chantier.
La jonction à 268 mètres au-dessus du Tarn a précédé la pose des pylônes et l’inauguration du 14 décembre 2004
Le 28 mai 2004, les moitiés nord et sud se rejoignent à 268 mètres au-dessus de la rivière, selon Eiffage. Dès le lendemain, le levage des pylônes restants commence, suivi de la mise en tension des haubans. Ensuite, les palées provisoires sont démontées.
La méthode a aussi protégé les équipes. Selon Marc Buonomo, 96 % des heures travaillées l’ont été à moins de cinq mètres de hauteur, grâce au préassemblage à terre. De même, les palées ont été hissées depuis le sol, par tronçons de 12 mètres.
L’inauguration a lieu le 14 décembre 2004, et les premiers véhicules circulent deux jours après. En 2006, l’Association internationale des ponts et charpentes a salué son procédé de lançage innovant. Le principe du translateur, sans limite théorique de longueur, ouvre ainsi d’autres perspectives.
Par Eric Rafidiarimanana, le
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