À une quarantaine de kilomètres de Moscou, une carcasse de trente-sept mètres reste immobile depuis un demi-siècle. Le Mil V-12 est le seul hélicoptère à avoir dépassé les 100 tonnes. Il détient toujours le record de charge soulevée, cinquante-sept ans après son dernier vol officiel.

Un record d’altitude et de charge qu’aucun hélicoptère n’a rattrapé depuis 1969
Le 6 août 1969, l’équipage du pilote d’essai Vasily Kolochenko fait décoller le Mil V-12, immatriculé CCCP-21142. L’appareil monte à 2 255 mètres d’altitude avec une charge de plus de 40 000 kilogrammes accrochée dessous. La Fédération aéronautique internationale valide alors trois records de charge à emporter en hauteur.
Depuis, aucun constructeur, ni russe, ni américain, ni chinois, n’a fait mieux. Le record a traversé la chute de l’URSS, la fin de la guerre froide et plusieurs générations d’hélicoptères. Il n’a pourtant jamais été approché, alors même que le programme qui l’a produit a été abandonné cinq ans plus tard.
Une architecture à deux rotors pensée pour transporter des pièces de missiles
Le V-12 ne ressemble à aucun autre hélicoptère. Deux ailes portent chacune un rotor de 35 mètres de diamètre, repris du Mil Mi-6. L’appareil mesure 37 mètres de long, pour 67 mètres d’envergure et 12,50 mètres de haut. Ses rotors tournent en sens opposé, ce qui évite tout rotor de queue.
Cette architecture répond à un besoin militaire précis : déplacer des composants de missiles balistiques vers des silos privés de routes. Moscou est alors en pleine course aux armements. La ville veut acheminer ces charges vers des zones reculées, sans dépendre du réseau routier, un peu comme un camion volant.
Les débuts sont chaotiques. Le premier vol, le 27 juin 1967, tourne court à cause d’oscillations dans les commandes. Un pneu éclaté et une jante tordue alimentent alors, à tort, des rumeurs de crash en Occident. En réalité, l’appareil ne décolle pour de bon qu’en juillet 1968.
Deux prototypes assemblés à Panki, un programme arrêté net en 1974
Deux appareils seulement sortent des chaînes, et c’est tout. Le second prototype, lui aussi assemblé à Panki, patiente un an en atelier avant son premier vol, en mars 1973. Curiosité administrative, il porte la même immatriculation que le premier. Un détail qui trahit un programme jamais vraiment stabilisé.
En 1971, le premier prototype traverse l’Europe pour se montrer au salon du Bourget, sous le code d’exposition H-833. Les visiteurs découvrent alors la plus grande machine volante jamais assemblée. C’est l’apogée médiatique de l’appareil. Le rideau tombe pourtant trois ans plus tard.
En 1974, faute de débouchés industriels, le programme s’arrête net. Les missiles deviennent mobiles sur des lanceurs routiers, ce qui rend inutile le transport vers des silos isolés. L’expérience accumulée sur le V-12 profite malgré tout au Mi-26, plus compact, qui vole encore aujourd’hui dans plusieurs armées et compagnies civiles.
Un musée entretenu d’un côté, un tarmac oublié de l’autre
Le sort des deux exemplaires diverge nettement. Le premier reste sur le site de Panki, là où il a été assemblé, exposé aux intempéries depuis l’arrêt du programme. Le second, lui, a rejoint le musée de l’aviation de Monino, où des bénévoles le repeignent régulièrement.
Cette carcasse rouillée continue malgré tout d’attirer les passionnés d’aviation. Certains parviennent même à photographier ses flancs métalliques, rongés par des décennies d’exposition. Elle porte toujours le poids d’une ambition soviétique démesurée, née en pleine guerre froide, et d’un record qu’aucun ingénieur n’a réussi à effacer depuis.
Par Eric Rafidiarimanana, le
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