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Les Français jettent 44 % de déchets en moins, mais Ivry investit 1,4 milliard dans son incinérateur

Les poubelles grises françaises n’ont jamais été aussi légères. Pourtant, aux portes de Paris, un chantier industriel colossal se poursuit depuis 2018. Comment expliquer qu’au moment où les déchets résiduels diminuent fortement, des centaines de millions continuent d’être engagés dans l’incinération ?

Vue réaliste du site d’Ivry-Paris XIII avec l’ancien incinérateur à gauche et le chantier de la nouvelle usine L’Interval à droite, près de Paris.
L’ancien incinérateur d’Ivry-Paris XIII fonctionne encore tandis que la nouvelle usine L’Interval prend forme à ses côtés – DailyGeekShow.com / Image Illustration

À Ivry, un géant né en 1969 doit céder sa place à une usine entièrement reconstruite

À la lisière de Paris, le décor ressemble à celui d’un vieux film industriel. L’incinérateur d’Ivry-Paris XIII fonctionne depuis 1969 et reçoit les déchets d’un bassin d’environ 1,4 million d’habitants. Après plusieurs modernisations, l’installation arrive aujourd’hui au terme d’une existence exceptionnellement longue pour un tel équipement.

Son successeur, baptisé L’Interval, entre en construction depuis fin 2018. Particularité spectaculaire du chantier : la nouvelle usine pousse pratiquement à côté de l’ancienne, qui doit continuer à fonctionner pendant les travaux. Cette cohabitation industrielle délicate explique en partie, selon le Syctom, les difficultés et les retards accumulés.

La mise en service, autrefois espérée bien plus tôt, est désormais annoncée au plus tard en novembre 2026 par le Syctom. Un incident survenu pendant les essais de 2025 a notamment interrompu le calendrier. Pendant ce temps, l’installation historique continue de brûler les déchets, alors même qu’elle a dépassé cinquante-cinq années de fonctionnement.

Pendant que le chantier avance, la poubelle grise des Français fond à vue d’œil

C’est là que l’histoire devient étonnante. Selon la campagne MODECOM 2024 de l’ADEME, un Français produit aujourd’hui en moyenne 223,5 kg d’ordures ménagères résiduelles par an. Depuis 1993, la baisse atteint 172 kg par habitant, soit environ 44 %. En quelques décennies, le combustible des incinérateurs s’est donc sérieusement raréfié.

Cette chute ne vient pas seulement d’une évolution des modes de consommation. L’extension du bac jaune, les nouvelles filières de recyclage et le tri des biodéchets réduisent progressivement ce qui termine dans la poubelle grise. Et le potentiel reste immense : l’ADEME estime que près de sept déchets sur dix qui s’y trouvent pourraient encore être triés ou valorisés autrement.

La nouvelle usine brûlera deux fois moins, et ce détail change complètement le débat

Le chiffre le plus révélateur vient du Syctom lui-même. L’ancien site pouvait traiter autour de 700 000 tonnes par an. L’Interval limitera cette capacité à 350 000 tonnes, soit une capacité d’incinération divisée par deux. Les concepteurs ont donc dimensionné la nouvelle usine en intégrant directement la diminution attendue des déchets résiduels.

Ce redimensionnement permet de nuancer l’image d’un incinérateur toujours plus gigantesque. Mais il nourrit aussi une autre question : jusqu’où les tonnages peuvent-ils encore descendre ? Entre 2017 et les dernières données nationales disponibles, les ordures résiduelles sont déjà passées de 252,7 à 223,5 kg par habitant. La trajectoire n’a rien d’anecdotique.

C’est précisément ce qui alimente depuis des années les critiques des associations favorables au zéro déchet. Dès 2015, le plan alternatif B’OM proposait de privilégier prévention, biodéchets et amélioration du tri, avec un budget que ses promoteurs évaluaient alors à 200 millions d’euros. Une proposition militante, certes, mais révélatrice d’un véritable choix de modèle.

Derrière les tonnes et les millions, la vraie bataille concerne désormais ce qui doit brûler

L’incinération conserve un argument puissant : elle ne fait pas seulement disparaître les ordures. À Ivry, la chaleur dégagée produit de la vapeur destinée notamment au réseau de chauffage parisien, ainsi que de l’électricité. Remplacer trop rapidement cette capacité impose donc de réfléchir simultanément aux déchets, à l’énergie et aux solutions de traitement restantes.

Mais une autre réalité complique l’équation. En 2024, les poubelles grises contenaient encore 32 % de biodéchets et 27 % de papiers ou emballages normalement destinés au tri. Autrement dit, une grande partie de ce qui peut alimenter demain les fours n’aurait théoriquement plus vocation à y entrer.

L’Interval pourrait ainsi devenir le symbole d’une transition étrange : une usine neuve, construite pour durer plusieurs décennies, face à une société qui cherche justement à avoir toujours moins de choses à brûler. La question ne sera peut-être bientôt plus de savoir si l’incinérateur est assez grand, mais combien de temps ses 350 000 tonnes resteront nécessaires.

Par Gabrielle Andriamanjatoson, le

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