En 1913, une jeune héritière new-yorkaise aurait assemblé deux mouchoirs avant un bal pour échapper à son corset. Ce bricolage élégant n’a pas créé le soutien-gorge à lui seul, mais il a accéléré une révolution vestimentaire déjà engagée depuis plusieurs décennies.

Une robe de bal trop légère transforme un corset encombrant en problème urgent
Mary Phelps Jacob, surnommée Polly, s’apprête à porter une robe du soir au tissu particulièrement fin. Mais sous cette tenue, les baleines de son corset dessinent des reliefs disgracieux. Plutôt que de changer de robe, la jeune New-Yorkaise choisit une solution plus radicale : faire disparaître le corset.
Avec l’aide de sa femme de chambre, elle assemble deux mouchoirs en soie, quelques cordons et un ruban rose. Le dispositif soutient la poitrine tout en laissant le dos dégagé. Léger, souple et presque invisible, il tranche avec les armatures rigides qui compriment alors le buste des femmes aisées.
Le brevet de 1914 transforme une improvisation intime en véritable invention
L’accessoire attire rapidement l’attention de ses amies, séduites par cette liberté de mouvement inhabituelle. Une demande accompagnée d’un dollar aurait même convaincu Mary Phelps Jacob que son idée possédait une valeur commerciale. L’anecdote est devenue célèbre, même si certains détails ont probablement été embellis au fil des récits.
Le 12 février 1914, elle dépose une demande pour une « Backless Brassiere ». Le brevet américain n° 1 115 674 est accordé le 3 novembre suivant. Contrairement à certaines affirmations souvent répétées, le document ne porte donc pas le numéro 1 115 387. Les archives du MIT confirment cette attribution.
Le dessin breveté paraît rudimentaire aujourd’hui. Pourtant, sa conception répartit le maintien sur les épaules et permet de porter des robes largement échancrées dans le dos. Il ne s’agit pas encore du soutien-gorge moulé contemporain, mais d’une rupture technique décisive avec le corset monobloc.
Bien avant New York, Herminie Cadolle avait déjà commencé à libérer les corps
Mary Phelps Jacob n’est pas la première à imaginer un vêtement soutenant la poitrine séparément. En 1889, la corsetière française Herminie Cadolle présente un modèle en deux parties, appelé « corselet-gorge ». Sa partie supérieure, munie de bretelles, peut être considérée comme l’un des grands ancêtres du soutien-gorge.
L’histoire ressemble donc moins à un éclair de génie solitaire qu’à une évolution collective. Depuis l’Antiquité, bandes textiles, brassières et corsages ont tenté de soutenir ou de modeler la poitrine. L’innovation new-yorkaise marque surtout les esprits parce qu’elle répond parfaitement aux robes plus fluides du début du XXe siècle.
Peu attirée par la gestion industrielle, Mary Phelps Jacob vend finalement son brevet à la Warner Brothers Corset Company pour 1 500 dollars. L’entreprise développe ensuite le marché à grande échelle. Plusieurs récits estiment que l’exploitation du concept rapportera des millions, sans permettre à son inventrice de profiter réellement de cette croissance.
De 1 500 dollars à une industrie mondiale bouleversant la silhouette féminine
La Première Guerre mondiale accélère parallèlement le recul du corset. Les femmes occupent davantage d’emplois exigeant mobilité et confort, tandis que le métal devient une ressource stratégique. Le soutien-gorge accompagne alors une transformation plus large : le vêtement féminin s’adapte progressivement à une existence plus active.
Mary Phelps Jacob poursuit ensuite une vie étonnante sous le nom de Caresse Crosby, entre littérature, édition et cercles artistiques. Son bricolage de bal n’a donc pas inventé seul la lingerie moderne. Il rappelle toutefois qu’un objet quotidien peut naître d’une irritation minuscule, puis devenir le témoin d’un bouleversement social.
Deux mouchoirs n’ont pas libéré toutes les femmes, pas plus qu’un brevet n’a fait disparaître les normes imposées aux corps. Mais ce ruban rose a matérialisé une idée puissante : pourquoi subir un vêtement inconfortable lorsqu’il est possible d’en imaginer un autre ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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